Emmanuel Macron enfume sur sa transformation radicale du modèle social

Le président de la République a dévoilé ce qui tient de politique sur la santé, le grand âge et la pauvreté. Un exercice désormais classique de sémantique pour cacher une faiblesse des mesures et une stratégie de détricotage de la protection sociale à la française.

L’air était déjà connu, il ne manquait plus que les paroles. Emmanuel Macron, lors d’un discours au congrès de la Mutualité française ce 13 juin à Montpellier, a posé des mots choisis sur sa stratégie en matière de protection sociale. Point de tournant social mais, au contraire, la confirmation d’une transformation profonde du modèle français issu de l’après-guerre.

Le propos d’une heure, en forme de meeting politique comme il l’avait déjà fait lors de la présentation de son programme pour les quartiers prioritaires (le pupitre en plus), contenait l’ensemble des références macroniennes qui semblent justifier à elles seules le démantèlement du cadre social.

Émancipation par le travail pour mettre fin à l’assignation à résidence, droits réels à la place de droits promis, responsabiliser pour mieux accompagner, socle de solidarité en opposition au solidarisme… Les exégètes du président de la République en ont eu pour leur argent. Les plus vulnérables en auront peut-être un peu moins une fois le chemin réformiste accompli.

Pour contrer cette « universalité mitée d’exceptions »« ne pas céder à l’adoration des totems » et « ne pas être les vestales de l’ordonnancement social », il convient selon Emmanuel Macron de « réinventer un État providence de la dignité et de l’émancipation ».

À la suite de ces expressions lyrico-libérales, le président a fait peu de déclarations précises et a voulu tracer la ligne de fuite de son programme sur la santé, le vieillissement et l’exclusion qui mènera jusqu’en 2021. Soit un an avant la prochaine élection présidentielle.

Au chapitre des éléments déjà publics, il a rappelé la mise en place du « zéro reste à charges » sur un panier de produits et de soins dentaires, ophtalmo et pour l’audition. Ce « 100 % santé », comme l’a qualifié Emmanuel Macron, est présenté comme une « conquête sociale » participant d’un besoin absolu de prévention. L’assurance-maladie et les complémentaires santé, dans des proportions diverses selon les cas, vont mettre la main à la poche pour financer ces offres d’entrée de gamme.

Conséquence de la mise en place progressive de ce « socle » de soins, négocié entre la Sécurité sociale et les syndicats professionnels : un possible relèvement des tarifs des mutuelles et assurances afin de compenser leur mise au pot pour entrer dans le cadre de la politique gouvernementale. Si aucun chiffre officiel n’a été diffusé, la mesure pourrait leur coûter environ 200 millions d’euros par an, selon un négociateur cité par Le Monde.

« Cette mesure ne saurait entraîner d’augmentation spécifique », a prévenu Emmanuel Macron, croyant à la chimère d’une « concurrence sainement organisée ». Sans même prendre en compte ce nouvel effort financier négocié, les mutuelles ne se gênent pas pour faire flamber leurs tarifs. Selon une étude d’UFC-Que Choisir publiée en juin 2018, leurs cotisations ont augmenté de 47 % en 11 ans, à mesure qu’elles prenaient une place de plus en plus grande dans le financement des soins de chaque Français. On mesure ainsi l’effet de la « saine concurrence »…

Pour le reste, rien. Aucune nouveauté dévoilée en dehors de quelques rappels : les maigres efforts budgétaires décidés pour soutenir les Ehpad (80 millions d’euros), les consultations en cours avec syndicats et associations sur la réorganisation de l’offre de soins, le plan pauvreté (dont l’annonce a encore été repoussée) et la réforme des retraites. Tout juste a-t-il effleuré la notion de « nouveau risque » concernant la dépendance, sans en détailler la teneur.

Comme toujours lorsqu’il s’agit de parler de la pauvreté et des inégalités, Emmanuel Macron a préféré insister sur le dédoublement des classes de CP et REP et REP+, assurant que « la méritocratie à l’école, à chaque étape de la vie, c’est la fin de l’assignation à résidence ». À croire que le volet protection de son diptyque « libérer et protéger » se résume à cette seule mesure.

Maniant plus les concepts que les chiffres, et assurant que « les solutions que nous devons apporter aux problèmes ne sauraient être budgétaires », le président de la République a donc voulu démontrer le besoin de réforme d’un système qui serait grippé, inégalitaire et dépassé (un état des lieux, mieux une théorie, que nous déconstruisons dans cet article).

L’un des mots-clés de son discours, et de sa politique sociale en générale, demeure la responsabilisation des bénéficiaires, transformée dans sa bouche en « contrôle ». Révélant ainsi le fond de la parole macronienne, c’est-à-dire une manière light de qualifier l’assistanat, selon le vocabulaire désormais traditionnellement utilisé par la droite. Il y aurait les bons et les mauvais exclus, ceux qui peuvent s’émanciper par le travail – et qu’il faudrait donc responsabiliser – et les plus pauvres d’entre les pauvres qu’il conviendra encore de soutenir financièrement. Mais comment les distinguer concrètement pour déclencher ou non des droits ? Aucune réponse n’est venue du président…

Le propos sur l’exclusion a toute sa cohérence dans la politique menée par le gouvernement. La réforme de l’assurance-chômage en est, pour le moment, l’exemple emblématique avec l’accroissement du contrôle des demandeurs d’emploi – de leur responsabilisation, dirait Emmanuel Macron – en contrepartie de la mise en place d’un socle dit universel. Exactement ce que propose le président pour les bénéficiaires des minima sociaux, et particulièrement du RSA.

Le sociologue Didier Demazière, interrogé par Mediapart, décrypte ce type de politique appliquée aux chômeurs : « Ce qui est sûr, c’est que les deux aspects du contrôle sont mobilisés alternativement dans les discours politiques, parce que c’est bien utile. On voit très bien des alternances entre une stigmatisation des chômeurs, qui profiteraient de leur situation de manière indue et immorale, en vivant sur le dos de la collectivité, et dans le même temps des politiques qui disent que cela ne concerne pas l’ensemble des chômeurs, car certains sont vertueux, font les efforts nécessaires et méritent d’être encouragés. Cette tension-là est permanente. »

  • L’artifice de la politique en faveur de l’emploi

Autre mantra développé depuis des mois, et très présent dans ce discours du 13 mai : l’émancipation par le travail comme outil de résolution de la pauvreté. Outre qu’elle peut parfois être incongrue lorsque l’on parle des plus exclus de la société (encore faut-il déjà pouvoir se loger et se nourrir) et qu’elle oublie l’existence de travailleurs pauvres, cette parole s’inscrit parfaitement dans la politique mise en œuvre depuis un an.

Alléger les cotisations sociales des entreprises, « libérer les énergies » des plus aisés qui sont censés réinvestir dans l’économie (réforme de l’ISF, flat tax, fin de l’exit tax…) afin de relancer l’emploi et, donc, réduire les inégalités et les poches de pauvreté. Sauf que, dans ce cas-là, le CQFD voulu par l’exécutif n’existe pas.

Dans une tribune limpide publiée par Le Monde le 7 juin 2018, le chercheur au CNRS Thibault Gajdos écrit : « Entre 1970 et la fin des années 1990, le taux de chômage en France n’a cessé de croître, passant de moins de 3 % à presque 10 %, tandis que le taux de pauvreté baissait de 18 % à 13,5 %. ­Inversement, entre 2010 et 2016, le taux de chômage en Allemagne a baissé de 7 % à 4,1 %, tandis que le taux de pauvreté augmentait de 15,6 % à 16,5 %. »

Il conclut : « C’est exactement le choix auquel nous faisons face : il ne fait aucun doute que réduire les dépenses sociales entraînerait une hausse des inégalités et de la pauvreté en France. » Or, le gouvernement se soucie bien moins d’efficacité que d’économies, de lutte globale contre les inégalités que de désendettement. Emmanuel Macron a bien rappelé que la question n’était pas budgétaire, sous-entendant qu’aucune augmentation des dépenses sociales n’était bien sûr à l’agenda.

Le président de la République a voulu également mettre en avant la question de la prévention. « S’attaquer à la racine du mal », comme il aime à qualifier ses politiques. Certes, en matière de soins, les progrès à effectuer ne sont jamais assez suffisants. Emmanuel Macron compte rendre obligatoire un diagnostic dentaire à trois ans et vingt-quatre ans, remboursé par la Sécurité sociale, et mieux accompagner les assurés tout au long de leur vie.

Une stratégie qui se veut vertueuse. Sauf que l’assurance-maladie compte déjà de nombreux dispositifs de prévention et dépistages, passés sous silence lors du discours. Sans compter ce que proposent également les mutuelles en termes de bilans de santé et de prévention de la dépendance.

Du reste, Emmanuel Macron a fait preuve de peu de mémoire quant à l’action de son gouvernement. Lequel a, avec les ordonnances réformant le code du travail, détricoté le compte pénibilité censé prévenir l’usure due au travail. De même qu’il passe sous silence l’absence totale d’efforts de l’État pour endiguer l’effondrement des médecines du travail et scolaire.

Le chef de l’État oublie de mentionner que sa majorité a refusé de voter une proposition de loi des Insoumis sur le burn-out et préféré renvoyer le sujet à des négociations. En outre, dans le projet macronien, que deviendra le dispositif carrières longues, issue de la réforme des retraites de François Hollande, une fois votée la loi voulue par le pouvoir en place ? Noir complet, une nouvelle fois. Emmanuel Macron manie habilement les mots pour éviter de parler précisément de prévention. Et de dévoiler son vrai projet radical, bien loin du virage social attendu par certains « marcheurs ».

Manuel Jardinaud
Article tiré de Mediapart . le 13 juin 2018

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