Opération d’enfumage à Paris sur la réforme de la politique agricole

Il s’est tenu hier matin à Paris une conférence de presse dont les auteurs plaidaient en faveur de l’union de toutes les bonnes volontés. Des bonnes volontés de gauche et surtout de droite pour une réforme de la Politique agricole commune susceptible de redonner de l’espoir au monde paysan. Mais, à regarder les choses de près, cela ressemblait surtout à une nouvelle version du « en même temps » cher à Macron. Cette stratégie permet d’afficher un objectif  de progrès au niveau économique et social alors que le but final de l’opération est de faire le contraire.

L’invitation à la conférence de presse laissait entendre que l’on allait parler de la refondation de la Politique agricole commune (PAC) avec les personnalités entourant Jacques Carles présenté comme « fondateur d’Agriculture Stratégies». Etaient annoncés Ollivier Allain, paysan breton, élu régional LaREM ; Frédéric Descrozaille, député LaREM, Hervé Gaymard ancien ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin et Henri Nallet,  deux fois ministre de l’Agriculture sous les deux septennats de François Mitterrand. Le sujet de la conférence de presse pouvait être vu comme une critique incisive du projet de réforme de la PAC proposé par la Commission  européenne, tandis que seraient déclinées des propositions alternatives à celles évoquées ces derniers jours par le Commissaire européen Phil Hogan en charge de l’agriculture.

Henri Nallet était absent. Ollivier Allain a dit que la réforme à venir devait « associer agro-écologie, compétitivité et efficacité économique par un couplage des aides afin de donner de l’espoir aux paysans ». Mais il n’est pas entré dans le détail de ce qu’il entendait proposer par là.

Un vieux discours récité par un nouveau député

Frédéric Descrosaille, le député LaREM, a récité consciencieusement un discours qu’il semblait avoir appris par cœur sans en avoir forcément assimilé la teneur. Il a tenté de montrer comment la mondialisation des échanges agricoles accentue les inégalités entre les pays développés et ceux qui le sont beaucoup moins, les premiers étant suréquipés en tracteurs puissants et disposant d’engrais qui les rendent très productifs sur de grandes fermes quand les seconds labourent leurs petites parcelles à la houe. Quiconque suit les dossiers agricoles depuis plusieurs décennies comprenait alors que le député récitait consciencieusement le discours que tient le professeur honoraire Marcel Mazoyer depuis un demi siècle. Mazoyer était d’ailleurs présent à cette conférence en sa qualité de membre du « comité d’orientation stratégique d’Agriculture et stratégies ».

Hervé Gaymard a dit que la question agricole est politique à trois titres, évoquant tour à tour une alimentation accessible en quantité et en qualité, puis les enjeux territoriaux et environnementaux, sans occulter les enjeux géopolitiques, mais sans rien développer, se contentant de dire qu’il faut une PAC ambitieuse « car, si on détricote la PAC, il y a un appel d’air par rapport à la politique commerciale ».Voulait -il par là émettre une critique sur les accords de libre échange que l’Europe ne cesse de négocier avec les pays tiers en ruinant à petit feu les paysans européens ? Hervé Gaymard s’et gardé de le préciser et personne d’autre n’intervint sur le sujet alors que la France de Macron, comme celle de Hollande avant lui, continue de donner mandat à la Commission Européenne pour multiplier ces accords de libre échange avec le Mersosur, l’Australie et la Nouvelle Zélande après ceux trouvés avec le Canada et le Mexique.

Dès lors à quoi pouvait servir cette conférence de presse « d’Agriculture stratégies » ? Le dossier remis aux journalistes fait une critique des propositions de la Commission qui, au-delà de la réduction sensible de la part du budget  réservé à l’agriculture, sonne assez juste. Mais, en même temps, pour reprendre une expression dont use et abuse l’actuel président de la République, on lit dans « la notre de référence stratégique pour une réforme en profondeur de la PAC dans un cadre multilatéral à renouveler» que « la présidence française laisse entrevoir une volonté de refondation de l’Europe, nous souhaitions contribuer à cet élan. Sans pour autant imposer ses seules vues, la France doit assumer ses responsabilités, ne pas succomber au défaitisme et chercher à convaincre les plus résignés en dépit du « french  bashing » souvent rencontré en matière  agricole ».

Une volonté de camoufler l’orientation choisie par Emmanuel Macron

Les rédacteurs de cette note oublient délibérément que voilà plusieurs semaines le président Macron s’est prononcé pour une orientation du budget Européen davantage tournée vers le financement de la Défense. Il défend cette orientation avec un projet de budget européen globalement en baisse de 16,1%  en euros constants entre 2021 et 2027 par rapport à 2014 2020 selon les calculs effectués par « Agriculture stratégies ». Comment prétendre à partir de ce constat que la France d’Emmanuel Macron et de Stéphane Travert va sortir de son chapeau un projet de réforme susceptible de promouvoir l’agro-écologie, la souveraineté alimentaire, le stockage du carbone dans les sols pour freiner le échauffement climatique ? Surtout que l’actuel ministre de l’Agriculture, qui doit son poste à son soutien précoce au candidat Macron dans la course à l’Elysée, ne porte aucune réflexion prospective sur ce que doit être l’agriculture du XXIème siècle.

Gérard Le Puill
Article tiré de l’Humanité  le 14 juin 2018

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