Allemagne – Crise politique sur la question migratoire, Merkel fragilisée comme jamais

La chancelière allemande est en conflit ouvert avec son très-très à droite ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer. Leur différend concerne la politique migratoire en Allemagne. Quelle que soit l’issue du conflit, la chancelière est particulièrement affaiblie. 

Une session au Bundestag interrompue pendant des heures, des partis se concertant chacun de leur côté afin de trouver un impossible compromis sur le sujet le plus explosif du moment : la politique migratoire en Allemagne. Des témoins soufflant à la presse que la situation est «dramatique» et «très tendue». S’il fallait une nouvelle image pour décrire la cacophonie politique en Allemagne, ce serait sans doute celle-ci. L’énième symbole d’une coalition gouvernementale formée dans la douleur, accouchée aux forceps au printemps et qui montre un peu plus chaque jour ses fragilités. Le duel du jour met de nouveau en scène Angela Merkel et son ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer.

Leur différend concerne la politique migratoire du pays. Seehofer, par ailleurs président du la CSU, branche bavaroise de la CDU, devait présenter mardi un plan destiné, entre autres, à restreindre l’accueil de réfugiés en Allemagne. Parmi les mesures proposées, le refoulement à la frontière de tout demandeur d’asile ne disposant pas de papiers. Cela ne figure pas, précisons-le, dans le contrat de coalition rédigé péniblement cet hiver par la CDU-CSU et les sociaux-démocrates du SPD. Mais cela participe d’une politique de fermeture et de fermeté que prône la CSU, en droite ligne avec celle défendue par le chancelier autrichien de droite dure, Sebastian Kurz, avec qui Seehofer s’est entretenu mercredi à Berlin et dont il partage les élans anti-réfugiés.

Face à l’opposition de Merkel, Seehofer a préféré reporter sine die la présentation de son plan. Mais le bras de fer ne s’est pas terminé pour autant. Après des discussions infructueuses mercredi soir avec la chancelière, il menace désormais de faire cavalier seul et d’agir par décision ministérielle. Ce qui provoquerait une crise inédite au gouvernement dont l’issue pourrait être catastrophique – tout le monde s’accordant depuis des mois à décrire la coalition gouvernementale comme un fruit pourri pouvant s’écraser sur le sol à tout moment. Et Merkel ? Elle qui fut autrefois décrite comme la «chancelière des réfugiés», elle est non seulement désavouée, mais acculée.

La chancelière s’oppose au projet de Seehofer. Elle défend une approche plus souple du règlement Dublin III, selon lequel, en théorie, le pays dans lequel a été formulée la demande d’asile est celui qui est chargé de son instruction et de la décision finale. Elle plaide également pour la création d’un système d’asile communautaire avec une meilleure répartition des migrants en Europe. Elle souhaite attendre le sommet européen des 28 et 29 juin à Bruxelles pour évoquer ces questions, par exemple en négociant des accords bilatéraux de refoulement avec certains pays membres. Mercredi soir, Merkel a prévenu que la question migratoire constituait un «test décisif» pour l’avenir de l’Europe, ajoutant : «C’est justement dans ces moments-là que l’Europe, confrontée à cette question qui la fragilise, doit avoir une réponse non pas unilatérale mais coordonnée, convenue par des accords établis avec d’autres (pays) pour que nous parvenions à une véritable action européenne commune».

Son parti, la CDU, se tient finalement derrière elle et la soutient. Elle peut également compter sur l’ancien ministre des Finances et actuel président du Bundestag, Wolfgang Schäuble ; mais pas sur l’ultra-conservateur ministre de la Santé Jens Spahn, l’un de ses plus féroces ennemis de l’intérieur – en bonne tacticienne, elle l’avait nommé à ce poste précisément pour contenir ses ardeurs séditieuses.

Qu’elle semble loin l’époque du «Wir schaffen das», «nous y arriverons», la fameuse phrase d’Angela Merkel qui, en 2015, enjoignait l’Allemagne à plonger dans la «Willkommenskultur» en accueillant les réfugiés sur les quais des gares. Tout cela semble loin, disparu, piétiné par les coups de butoir d’une extrême droite en forme olympique, dont la lutte contre l’immigration reste le phare programmatique (à l’efficacité redoutable). S’ajoute à cela une CSU qui flirte chaque jour un peu plus avec les thèses de l’extrême-droite afin de ne pas laisser filer ses électeurs, surtout dans la perspective d’élections locales en Bavière, le 14 octobre prochain. En face, le SPD soutient Merkel. Mais les sociaux-démocrates sont à peu près inaudibles, pétrifiés qu’ils sont par leur score catastrophique aux législatives de 2017.

Ce psychodrame parlementaire s’est terminé jeudi après-midi sans que ne s’esquisse une solution. La CSU campant sur ses positions, aucun compromis ne semble émerger pour le moment. La direction de la CSU doit se réunir lundi prochain ; de nouvelles discussions vont suivre. Pour dire quoi ?

Quel avenir pour Angela Merkel ? Très fragilisée, la chancelière reste toutefois populaire dans l’opinion. Le tabloïd conservateur Bild, se réjouissant de ses difficultés, évoque la possibilité d’une «question de confiance» qu’elle pourrait poser au Bundestag. Si elle n’obtenait pas la confiance des député.e.s, le Bundestag pourrait être dissous et de nouvelles élections organisées. Cela reste pour l’instant un fantasme d’éditorialiste conservateur… Mais une idée partagée par un député du propre camp de Merkel : «Depuis 2015 on débat sur ce thème. Il va bien falloir trancher, et s’il le faut avec la question de confiance», a jugé jeudi le député CDU Axel Fischer, toujours dans Bild.

Johanna Luyssen 
Article tiré de Libération  le 15 juin 2018

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