Loi agriculture – «Les sénateurs n’ont pas compris le rôle primordial de l’abeille»

Pendant que les abeilles disparaissent, les sénateurs éliminent du projet de loi agriculture les timides mesures cherchant à réduire l’utilisation de pesticides. Gilles Lanio, président de l’Union nationale de l’apiculture française, lance un énième cri de détresse. 

Gilles Lanio préside l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf). Il se dit scandalisé par les coups de rabot portés cette semaine par les sénateurs en commission des Affaires économiques au projet de loi agriculture et alimentation, pourtant déjà très timide sur les questions environnementales. Les mesures cherchant à limiter l’usage des pesticides ont disparu du texte ou été considérablement allégées.

En quoi les sénateurs ont-ils encore affaibli le projet de loi agriculture ?

Ils ont détricoté toutes les avancées environnementales, alors qu’il n’y en avait déjà pas pléthore. C’est un camouflet pour ceux qui se soucient de l’environnement et de la santé des citoyens. Ils ont supprimé l’article qui élargissait la définition des néonicotinoïdes [ou pesticides «tueurs d’abeilles», ndlr] aux molécules ayant le même mode d’action, comme le sulfoxaflor, un «néonic» qui ne dit pas son nom. C’est gravissime, scandaleux. C’est comme si les abeilles se portaient trop bien et qu’on pouvait encore se payer le luxe de mettre ces produits dans la nature. Si on veut protéger les abeilles, retirons du marché ou n’y mettons pas ce qui est connu pour être nocif pour elles. C’est juste un peu de bon sens, mais visiblement nos sénateurs n’en ont plus.

Ils ont aussi supprimé l’interdiction des rabais et promotions sur la vente de pesticides, c’est fou, c’est minable. Idem pour la pulvérisation de pesticides par drones sur les vignobles en pente, dont le champ a été étendu. Et ils ont très nettement affaibli la séparation de la vente de pesticides et du conseil agronomique [jusqu’ici, la même personne peut faire les deux, ce qui pousse à la consommation, ndlr]. Autre chose : on pourrait remplacer les pesticides de synthèse par des préparations naturelles peu préoccupantes comme le purin d’orties. Mais là aussi, l’article a été vidé de son sens et on revient en arrière. Les sénateurs s’occupent plus de l’intérêt financier de quelques-uns que de la santé des citoyens et de l’environnement. On avait fait un petit pas dans le bon sens, mais non, c’était encore trop…

Et l’étiquetage sur l’origine des miels ?

L’étiquetage sur le miel a, lui, été repoussé d’un an, à 2020. Là aussi, c’est scandaleux : 80% des gens qui pensent acheter du miel français se font tromper sur les origines du produit. L’étiquetage n’est pas une mesure qui coûte à l’Etat, il s’agit juste de préciser certaines choses, pour que les citoyens puissent savoir ce qu’ils achètent.

L’objectif d’un minimum de 20% de bio dans les cantines a aussi été mis à mal…

Oui, cela devait en déranger encore certains. Les parlementaires, excusez-moi, mais ils déconnent. Ils sont complètement déconnectés du terrain. Je ne sais pas sur quelle planète ils sont. J’espère que l’Assemblée nationale réparera ça.

Quelques sénateurs ont essayé de se battre, comme l’écologiste Joël Labbé…

Oui, c’est un homme de convictions, il est droit dans ses bottes, il essaye de faire avancer les choses, notamment sur les abeilles, mais il est assez isolé. Je ne comprends pas le comportement de ces parlementaires qui n’ont pas un minimum de sensibilité à l’environnement. C’est triste. Il faut que l’équilibre de la vie demeure autour de nous, parce que nous en faisons partie. Ils n’ont pas compris le rôle primordial de l’abeille. Pourtant, ils savent que l’avenir de l’humanité est lié à celui des pollinisateurs.

C’est pour ça aussi que nous en appelons maintenant au président de la République et que nous devons rencontrer l’une de ses conseillères à l’Elysée la semaine prochaine. Il a tenu à mettre en place un plan oléoprotéagineux : dès le mois d’août, on va encourager les agriculteurs à semer plus de colza [surtout destiné à produire des agrocarburants, ndlr] et l’année prochaine plus de tournesol. On va utiliser les abeilles pour améliorer les rendements en colza, mais au bout du bout, on va les sacrifier et le plan aura toutes les chances de capoter. Car on risque fort de semer le colza après du blé ou de l’orge, dont près de 90% sont traités aux néonicotinoïdes…

Le déclin des abeilles s’amplifie-t-il cette année ?

Oui, il a passé un palier supérieur. Cela ne m’étonne guère : à force de charger la barque, elle finit par couler. La nature et les abeilles n’en peuvent plus. On perd plus de 30% des cheptels en moyenne chaque année, peu d’agriculteurs accepteraient cela. Et dans certains secteurs, on atteint parfois 90% de pertes. Trop c’est trop. Un certain nombre d’apiculteurs qui subissent ces pertes considérables sont dégoûtés et arrêtent le métier. Or si les apiculteurs cessent leur activité, l’abeille périclitera encore plus vite, car elle est aujourd’hui maintenue sous perfusion par le travail des apiculteurs.

Ils doivent aussi désormais faire face à des vols de ruches…

Oui, c’était marginal, mais cela arrive de plus en plus régulièrement et prend des proportions inquiétantes. Dans le Morbihan, 200 à 300 ruches ont été volées cette année, alors qu’il y a plus de cinq ans, quand un apiculteur s’en faisait voler trois, c’était beaucoup. C’est sans doute le fait d’apiculteurs peu scrupuleux, de la même façon que les ostréiculteurs se font voler leurs huîtres par d’autres ostréiculteurs. L’abeille devenant une denrée rare, son prix croît et la demande est forte, donc cela attire des gens malhonnêtes. Nous sommes en train de nous organiser pour remédier à cela et tracer les ruches. C’est une anxiété de plus. Quand on arrive sur les ruchers en fin d’hiver, on se demande dans quel était on va les trouver, si les abeilles seront en vie ou non. Maintenant, on jette aussi un coup d’œil général pour voir s’il ne manque pas de ruches. On n’avait pas besoin de ça en plus…

Nicolas Hulot vous a fait une visite surprise la semaine dernière, quand vous manifestiez à Paris. Vous défend-il assez ?

Oui. Il a l’air d’essayer de faire. Mais c’est le fonctionnement de nos ministères qui pose problème. On dirait qu’il y a des cloisons étanches entre ministères. Le ministère de l’Environnement n’a pas son mot à dire sur l’agriculture, or on sait que le monde agricole utilise des pesticides qui nuisent à l’environnement. Il est dommage que le fonctionnement demeure vertical et ne soit pas horizontal sur de tels sujets. Il devrait même y avoir une implication forte du ministère de la Santé. On sait très bien aujourd’hui que bon nombre de pesticides nuisent aussi à la santé humaine. Le monde agricole utilise encore 23% de pesticides CMR (cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques), et on n’est pas capable de les interdire. Je ne comprends pas pourquoi le ministère de la Santé ne monte pas au créneau. C’est scandaleux. Ce ne sont plus nos gouvernants qui gouvernement, mais les lobbys.

Photo : AFP – Philippe Huguen
Coralie Schaub
Article tiré de Libération  le 15 juin 2018

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