Le revenu paysan soumis à la spéculation dans les salles de marché

Depuis sa création en 2010, « l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires » publie un rapport annuel sous la direction de l’universitaire libéral Philippe Chalmin qui en est le président. Dans la mesure où, depuis trois à quatre ans, aucun aléas climatique majeur n’est venu perturber les récoltes mondiales de céréales, de sucre, de lait et de viandes, les spéculateurs ont spéculé à la baisse sur les marchés à terme. Du coup, les prix des denrées au départ de la ferme ont été orientés ou maintenus à la baisse plusieurs années de suite en France comme dans les pays membres de l’Union européenne.

Les chiffres que nous publions dans ce premier paragraphe concernent le prix du sucre. Ils n’ont pas été donnés hier par Philippe Chalmin. Ils étaient parus dans La France Agricole du 15 juin et indiquaient que la tonne de sucre blanc ne cotait que 339 dollars à Londres en mai 2018 contre 600 dollars en octobre 2016, 500 dollars en octobre 2013 et 780 dollars en octobre 2010, année de mise en place de l’observatoire que préside Philippe Chalmin. Ces chiffres donnent une assez bonne idée la manière dont se forment les prix pour d’autres matières premières agricoles, qu’il s’agisse des céréales, des oléagineux, du lait au départ de la ferme et aussi des viandes. Ajoutons que la fin des quotas de production de sucre en Europe deux ans après la fin des quotas laitiers s’est aussi traduite par une fragilisation de ce secteur économique.

Concernant les prix agricoles en général, Philippe Chalmin a fait état hier d’une « forte instabilité des prix à la production » en France tandis que l’on observe « une grande stabilité des prix à la consommation ». Il a convenu que sur 100€ de dépense alimentaire chez le consommateur, la part de valeur ajoutée revenant à l’agriculteur n’est que de 6, 50€. Il a tenté d’expliquer que cette différence tient au fait que nous « consommons surtout du service » à travers nos achats de nourriture. Dans ce service, on trouve le coût final de la segmentation de l’offre, celui d’une publicité toujours plus envahissante pour se disputer des parts de marchés au niveau des transformateurs comme des distributeurs. Quand nous achetons des côtes de porc en promotion chez Carrefour ou Leclerc, il est possible que le prix de revient de la communication pour promouvoir les produits d’appel soit plus élevé que le prix du kilo de cochon payé à l’éleveur.

A la fin, c’est toujours le distributeur qui se taille la part du lion
Mais revenons au contenu du rapport. Il nous indique que pour une longe de porc vendue 6,82€ le kilo en grande surface, le prix du kilo de porc à l’entrée de l’abattoir était de 1,40€ en 2016. La valeur du kilo de longe dans la carcasse était estimée à 2,39€ à ce stade. La marge brute de l’abattoir sur chaque kilo de longe était de 0,73€, La marge brute du distributeur était de 3,35€ tandis que le budget de l’Etat récupérait 36 centimes de TVA. En 2017, l’éleveur percevait 10 centimes de plus par kilo de carcasse, soit 1,55€. La valeur estimée de la longe avant lé découpe était de 2,49€ le kilo, soit 10 centimes de mieux également. Mais la marge brute du transformateur est tombée à 70 centimes par kilo, soit 3 centimes de moins qu’un 2016. En revanche la marge brute du distributeur augmente de 2 centimes à 3,37€ , la TVA demeurant à 36 centimes par kilo .Ce même graphique montre aussi qu’en 2015 la part de la valeur ajoutée récupéré par les éleveurs et les transformateurs était respectivement de 1,40 € et de 63 centimes tandis que celle du distributeur s’élevait à 3,50€ sur cette même longe de porc .A la fin, c’est toujours le distributeurs qui se taille pas part du lion.

Ce qui vaut pour le porc vaut aussi pour la viande bovine, bien que le prix d’entrée en abattoir soit plus élevé pour un kilo de carcasse. Cela ne veut pas dire qu’ils vivent mieux de leur métier. Chez les naisseurs qui vendent des broutards pour l’engraissement, le rapport de Philippe Chalmin estime que la rémunération mensuelle de l’éleveur jointe à celle des capitaux qu’il investi régulièrement dans son exploitation, s’élève à 1,2 smic brut pour une unité de travail. Elle tombe à 0,6 smic brut chez un engraisseur qui n’est pas naisseur, celle du naisseur engraisseur atteignant 1,7 smic brut mensuel.

Produire du lait et du blé à perte via la loi de l’offre et de la demande
On sait que les producteurs de lait vivent une situation difficile depuis la sortie des quotas en avril 2015. Ces difficultés perdurent en dépit d’un léger mieux en 2017 par rapport à 2015 et surtout 2016 sans que l’observatoire ait pu disposer des chiffres de 2017 auprès des laiteries. Mais, précise le rapport, « en 2016, dans le système « bovins lait spécialisé de plaine » le coût de production s’élève à 446€ pour 1.000 litres de lait. L’ensemble des produits (vente de lait , produits joints et aides attribuées) s’élèvent à 412€ pour 1.000 litres de lait , soit 34€ de moins que le coût de production .Ces produits permettent la couverture des charges comptables et la rémunération de capitaux engagés et des terres utilisées et une rémunération du travail de l’éleveur à hauteur de 1,1 smic brut » . Le rapport précise que « les exploitations étudiées sont des fermes de référence des réseaux d’élevage mieux positionnés que la moyenne des fermes en termes de structures et de performances technique ». Dit autrement, la situation moyenne des producteurs de lait est encore plus difficile que celle des exploitations étudiées dans ce panel.

Le rapport confirme enfin la chute spectaculaire du revenu des producteurs de céréales à commencer par le blé tendre qui fait notre pain quotidien ou le blé dur pour les pâtes. Ainsi, le revenu annuel par unité de travail non salarié était de 23.212€ en 2015, année de très bonne récolte et de prix peu rémunérateurs en blé tendre. Il est tombé à 3.954€ en 2016, année de mauvaise récolte due aux conditions climatiques de la fin du printemps et de maintien d’un prix mondial très bas.

Va-t-on enfin inverser cette construction du prix promise par Emmanuel Macron ?
Ainsi donc , le constat de « l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires » constate que les prix payés aux paysans français pour des matières première essentielles comme le lait de vache, les viandes ou les blés ont tendance à s’aligner en permanence sur un prix mondial fixé dans les salles de marché selon la seule loi de l’offre et de la demande, sans avoir de liens avec les coûts de production. On peut se demander dans ces conditions ce qui sortira finalement de la loi EGALIM voulue par Emmanuel Macron. Ce dernier avait déclaré le 11 octobre 2017 dans son discours de Rungis : « Nous modifierons la loi pour inverser cette construction du prix qui doit pouvoir partir des coûts de production». Présent hier aux côtés de Philippe Chalmin, Stéphane Travert , ministre de l’Agriculture, ne s’est pas aventuré à signifier que cette promesse présidentielle deviendrait la réalité une fois cette loi adoptée.

Gérard Le Puill
Article tiré de l’Humanité  le 20 juin 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s