Le mépris de Trump pour les pauvres épinglé par l’ONU

Un expert de l’institution a présenté vendredi un rapport accablant sur la pauvreté aux Etats-Unis. Les autorités américaines ont dénoncé une étude «complètement ridicule».

Par où commencer ? L’ampleur des inégalités et de la misère qu’elles charrient aux Etats-Unis est telle que pour en parler, il faut en général faire des choix. Se concentrer sur les indicateurs les plus parlants. Même si les Américains nés (ou tombés) en bas de l’échelle, et qui le plus souvent y resteront, souffrent, eux, sur toute la ligne. Santé, éducation, logement, alimentation, criminalité : pour les moins chanceux, tous les signaux sont au rouge.

Fin avril, Libération avait d’ailleurs consacré un dossier spécial à ce «chaos» étasunien, sous le titre «American nightmare», le cauchemar américain. L’Australien Philip Alston, rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, ne dit pas autre chose. «Le rêve américain» est devenu «une illusion»a-t-il déclaré vendredi à Genève devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, où il présentait son rapport sur la pauvreté aux Etats-Unis.

 

Pour rédiger ce texte d’une vingtaine de pages, Alston a effectué en décembre une tournée sur place, visitant certaines des communautés les plus démunies du pays, de Los Angeles à l’Alabama en passant par Puerto Rico et la Virginie occidentale, berceau sinistré du charbon. Ce professeur de droit à la New York University a également épluché les statistiques officielles et examiné le fonctionnement du système de protection sociale et l’environnement politique, avec un focus particulier sur les mesures prises ou envisagées par l’administration Trump.

«Manque total de compassion»

Les chiffres, qui datent pour la plupart de 2016 (avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump), illustrent la profondeur des inégalités et de la pauvreté aux Etats-Unis. Environ 40 millions de pauvres, dont 18,5 millions en situation d’extrême pauvreté. Une espérance de vie similaire à celle du Chili et du Costa Rica ; 40% d’Américains se disant incapables de faire face à une dépense imprévue de 400 dollars. Ou encore un taux de mortalité maternelle, notamment chez les femmes noires, parmi les pires de l’OCDE.

Au-delà de ces statistiques, connues, le rapport se distingue surtout par sa critique politique de l’administration Trump. «Les bénéfices de la croissance économique vont en immense majorité aux riches», souligne Alston, qui dénonce à la fois la réforme fiscale du président américain, cadeau aux plus aisés, et «le manque total de compassion» de son administration envers les pauvres. «L’administration Trump mène une politique sociale qui consiste avant tout à réduire le nombre d’Américains ayant une assurance santé, à stigmatiser ceux qui reçoivent une aide du gouvernement et à ajouter des conditions plus restrictives pour accéder aux prestations sociales», résume le rapporteur onusien.

«Choix politique»

Peu porté sur la lecture, et encore moins sur l’autocritique, Donald Trump ne risque pas de feuilleter lui-même le rapport de Philip Alston. L’ambassadrice américaine aux Nations unies, elle, l’a lu. Et sans surprise, la très acérée Nikki Haley n’en a guère apprécié les conclusions.

Dépourvue d’arguments pour réfuter le rapport sur le fond, Haley s’est contentée d’en critiquer l’existence. «Il est complètement ridicule pour les Nations unies d’examiner la pauvreté en Amérique», a-t-elle martelé, estimant que Philip Alston aurait dû se pencher, à la place, sur la situation des habitants du Burundi ou de la République démocratique du Congo. «Au lieu d’utiliser sa voix pour mettre en lumière ces populations vulnérables, et beaucoup d’autres, le rapporteur spécial a gaspillé le temps et les ressources de l’ONU […] en se focalisant sur le pays le plus riche et le plus libre du monde», a ajouté Haley.

Devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU (dont les Etats-Unis, hasard du calendrier, ont claqué la porte cette semaine, car ils l’accusent notamment de parti pris anti-Israël), Philip Alston n’a pas manqué l’opportunité de répondre à la représentante américaine : «Quand l’un des pays les plus riches du monde ne fait quasiment rien pour s’attaquer au fait que 40 millions de ses citoyens vivent dans la pauvreté, il est entièrement approprié d’en examiner les raisons.» Pour le rapporteur onusien, pas de doute : cette inaction est volontaire. Comme il le résume sur la bannière de son profil Twitter, «la pauvreté est un choix politique».

Photo : AFP – Olivier Douliery
Frédéric Autran
Article tiré de Libération  le 22 juin 2018

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