Turquie – Erdogan veut être sultan, les turcs s’interrogent

Élections présidentielle et législatives, dimanche. Une campagne difficile pour le président sortant, qui pourrait ne pas l’emporter au premier tour et affronter une opposition unie au second.

Selon Recep Tayyip Erdogan, le scrutin du 24 juin est un rendez-vous électoral « très important », qui va « changer la Turquie pour le siècle à venir ». Ce jour-là, 56,3 millions de Turcs sont appelés à élire le président et à renouveler l’Assemblée nationale. Des élections qui ne devaient avoir lieu qu’à l’automne 2019 mais qui ont été avancées, le parti au pouvoir, l’AKP (Justice et Développement), tentant de surfer sur les aventures militaires de la Turquie en Syrie, sentant confusément que, plus le temps passe, moins la victoire lui serait acquise. Le discours islamo-­nationaliste, en effet, ne peut masquer les difficultés économiques du pays, la grogne sociale qui s’installe. De plus, le président sortant, Erdogan, semble atteint par l’usure du pouvoir (quinze années passées comme premier ministre, puis à la présidence) et ne rassemble plus si facilement qu’auparavant.

Ses dérives autoritaires ne font plus florès. À tel point que, pour tenter de ravir la majorité à l’Assemblée, l’AKP s’est alliée – sans trop se forcer, il est vrai – avec le parti d’extrême droite MHP (parti d’action nationaliste). Plusieurs partis d’opposition, utilisant à leur tour cette nouvelle loi votée en mars qui permet l’alliance de plusieurs partis pour les législatives, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), le Bon Parti (Iyi Parti, droite nationaliste) et le Parti de la félicité (Saadet, conservateur), ont décidé de se regrouper, même si les deux premiers présentent chacun un candidat à la présidentielle. Il s’agit respectivement de Muharrem Ince et de Meral Aksener.

Cette dernière est apparue, un moment, comme la principale challenger du président sortant, surtout parce qu’elle a été la première à annoncer sa candidature sous la bannière du Bon Parti (Iyi Parti), qu’elle a fondé en octobre 2017 seulement. Nationaliste conservatrice, elle a été ministre de l’Intérieur en 1996-1997, pendant les années les plus meurtrières pour la rébellion kurde dans le sud-est du pays, et a longtemps été membre du MHP. Le scrutin semblait alors se diriger vers un duel à droite. Pourtant, plusieurs facteurs sont venus enrayer cette mécanique bien huilée qui avait les faveurs de Recep Tayyip Erdogan et de l’AKP.

La question kurde, l’un des cauchemars d’Erdogan 

Premier grain de sable, l’annonce du Parti démocratique des peuples (HDP) de présenter son ancien leader, Selahattin Demirtas, bien qu’en détention depuis novembre 2016 (accusé d’appartenir au Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK classé « terroriste » par Ankara mais aussi par l’UE et les États-Unis) et qui, lors de la dernière présidentielle en 2014, avait frôlé les 10 %. Un Demirtas incarcéré mais qui n’a rien perdu de son engagement et de son charisme. Malgré les tentatives des médias (privés et publics) aux mains du pouvoir, il a réussi à s’exprimer sur la télévision d’État. Non pas depuis les studios de celle-ci, les autorités refusant qu’il puisse s’y rendre, mais depuis sa cellule. Ce qui n’en a donné que plus de poids à son intervention. « La seule raison pour laquelle je suis ici est que AKP a peur de moi », a-t-il d’abord déclaré. « Ce que nous sommes en train de vivre est un élément d’un régime autocratique. Mais la partie effrayante du film est encore à venir ! » a-t-il lancé en appelant les électeurs turcs à choisir « la liberté. Nous allons empêcher notre pays de sombrer dans le gouffre ». À Diyarbakir comme ailleurs au Kurdistan, les populations portent dans leur chair la répression de ces dernières années qui a fait plus de 3 600 morts, des centaines de milliers de déplacés et contemplent encore leurs villes en ruines comme à Cizre, Sirnak ou Nusaybin.

Un véritable cauchemar pour Recep Tayyip Erdogan, dont l’un des buts est d’éliminer totalement le HDP (qui ne fait partie d’aucune alliance) de la scène parlementaire en l’empêchant de récolter les 10 % de voix nécessaires pour entrer à l’Assemblée. C’est évidemment l’un des enjeux du scrutin. D’abord, parce que le HDP porte de façon progressiste la question kurde, dans le cadre d’un regroupement en son sein de plusieurs formations de gauche, représentants de minorités et, bien sûr, kurdes. Le score du HDP sera donc déterminant pour l’avenir législatif, mais également en cas de second tour à la présidentielle. Autre cauchemar pour Erdogan.

Car il n’est plus certain du résultat. Certes, il devrait arriver en tête le 24 juin, mais tout indique qu’il n’atteindra pas les 50 % qui lui permettraient d’être couronné ce soir-là. Le second tour s’annoncerait alors beaucoup plus périlleux car les principaux candidats de l’opposition devraient alors soutenir celui (ou celle) d’entre eux qui pourrait se maintenir.

Les associations souhaitent éviter toute fraude

Le président turc, qu’on a connu sûr de lui, arrogant, méprisant et dominateur, a perdu de sa superbe depuis plusieurs semaines. Les signes ne trompent pas. Lors d’un meeting dans la grande ville kurde de Diyarbakir, il est tout à coup devenu muet lorsque son prompteur est tombé en panne. Lui, le tribun, roi de l’improvisation, s’est soudain retrouvé comme aphone. En manque d’idées ? D’imagination ? Ne sentant plus l’assistance qui se pressait là ? Sans doute un peu de tout ça. D’autant que, selon de nombreux observateurs, on était loin de la foule des grands jours.

Et puis, il y a, face à lui, un autre tribun, de dix ans son cadet, qui, sur le même terrain de la réplique et de la diatribe, ne lui doit rien. Muharrem Ince, candidat du CHP, est un autre grain de sable pour l’AKP, qui pourrait totalement arrêter cette machine. Le voilà qui ironise en évoquant Erdogan : « Qu’il vienne débattre à la télé, je l’autorise à venir avec son prompteur. » Quand le président-candidat se pose en chef de guerre et bâtisseur – « je suis commandant en chef » –, qualifiant son rival d’« apprenti », Ince réplique par « c’est un chef pâtissier », en référence à la promesse d’Erdogan de distribuer gratuitement du thé et des gâteaux dans les bibliothèques. Et lorsque ce même Erdogan annonce que, en cas de réélection, il lèvera l’état d’urgence, Muharrem Ince répond : « Moi, je ne suis pas encore président, je ne peux pas mettre fin à l’état d’urgence. Mais toi, Erdogan, pourquoi ne le fais-tu pas dès maintenant ? »

Lui aussi a fait le déplacement à Diyarbakir où tout le monde se souvient qu’il a été, en 2016, l’un des rares députés du CHP à voter contre la levée de l’immunité des députés du HDP. Immédiatement après avoir été désigné comme candidat, il a demandé la libération de Selahattin Demirtas, se montrant ainsi plus ouvert que le CHP aux droits des Kurdes. Autant de jalons posés pour un éventuel second tour face à Recep Tayyip Erdogan. Mithat Sancar, député du HDP, a d’ailleurs déclaré : « Nous sommes ravis que les efforts de l’opposition portent leurs fruits. Si nous ne sommes pas présents au second tour, nous soutiendrons Muharrem Ince. » La peau de l’ours Erdogan n’étant pas encore disponible, il faut bien sûr éviter de la vendre. Pour cela, des associations s’organisent pour éviter toute fraude. Mais, selon la nouvelle loi électorale, la police est autorisée à entrer dans les bureaux de vote en cas de perturbations dans ces derniers. Elle pourrait ainsi en faire sortir les électeurs ou observateurs jugés responsables de troubles !

Photo : AFP – Yasin Akgul
Pierre Barbancey
Article tiré de l’Humanité  le 22 juin 2018

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