Quatennens à quatre voix

Inconnu il y a un an, Adrien Quatennens est devenu une des figures les plus visibles de l’opposition. Ses proches comme ses adversaires politiques racontent à Libération l’émergence du jeune député Insoumis du Nord.

Il y a un an, une bande de dix-sept insoumis faisait une entrée bruyante et groupée, poings levés sur les marches du Palais-Bourbon. Effacé derrière les figures connues du mouvement, le benjamin du groupe ne se faisait pas remarquer. Si ce n’est par son allure, silhouette longiligne et drôle de brosse rousse taillée comme un jardin à la française. A 28 ans, Adrien Quatennens, élu député de la première circonscription du Nord à l’arraché face à un candidat LREM, a pourtant vite émergé comme l’un des chevau-légers de La France insoumise (LFI). Orateur au verbe tranchant et aux idées claires, débatteur redouté par ses collègues marcheurs, militant ultra-méthodique et intraitable avec les camarades des autres partis de gauche, jeune espoir de Mélenchon.

Un an après son élection, Libération raconte ce nouveau visage de l’opposition en donnant la parole à ceux qui le côtoient, adversaires comme alliés, à Paris ou à Lille. Et à son président de groupe à l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon.

VU PAR LREM
«Il est en mission»

Sa place attitrée est à l’extrémité gauche en haut de l’hémicycle, au bout de l’un des quatre bancs réservés aux députés de La France insoumise. Coincé contre la rambarde, les yeux rivés sur son ordinateur portable toujours déplié sur son pupitre, il n’est pas de ceux qui se laissent déconcentrer. Ni aisément aborder. Contrairement à certains de ses camarades insoumis, au premier rang desquels Jean-Luc Mélenchon qui a pris l’habitude d’entamer des discussions en aparté avec les députés LREM, Adrien Quatennens garde ses distances. Pas du genre à blaguer dans les travées. «Ils ont un peu peur de se faire rembarrer, plaisante une petite main du groupe LREM à l’Assemblée. En public, il garde sa posture droite et son visage fermé. Au début, c’était un peu difficile de le faire sourire.»

La majorité a toutefois vite repéré le jeune député du Nord, aussi discret dans les couloirs que percutant et implacable au micro. Quand il monte à la tribune de l’hémicycle, ses collègues relèvent le nez et tendent l’oreille. L’Assemblée le découvre le 10 juillet 2017, lors de la discussion sur la loi habilitant le gouvernement à réformer le droit du travail. Trente minutes durant, dans un discours tiré au cordeau, Quatennens, membre de la commission des affaires sociales, exécute calmement la méthode (les ordonnances) et les intentions du gouvernement accusé de «jouer les apprentis sorciers avec le code du travail» et de «piétiner un siècle de luttes sociales».

Ses collègues de la majorité lui reconnaissent «une aisance rhétorique» peu courante pour son âge et des qualités de «tribun» qui rappellent son mentor. «Il y a une filiation forte avec Mélenchon, et même une sorte de mimétisme», dit l’un d’eux. Mais la véhémence du propos ne fait pas l’unanimité. «Il a trouvé son style mais c’est très agressif, ses interventions sont extrêmement virulentes», déplore Aurélien Taché, qui siège également aux Affaires sociales. «C’est un opposant radical mais il n’est pas outrancier pour être outrancier, estime, de son côté, le député LREM de Paris Sylvain Maillard, un autre collègue de commission. Il travaille, il a une vraie construction, j’apprécie qu’il aille jusqu’au bout, ce n’est pas feint.»

Il faut dire que dans ses discours comme sur Twitter, le Lillois rudoie ses collègues LREM, moquant leurs «yeux en forme de points d’interrogation à l’examen d’un texte», la «novlangue macroniste récitée sur un ton monocorde» ou leur manie de «se lever et de s’applaudir» après avoir voté une loi.

En arrivant à l’Assemblée, celui qui n’avait jamais été élu avant les législatives, s’était pourtant fixé un ambitieux objectif. Et s’il arrivait, sinon à retourner certains marcheurs, du moins à «ébranler quelques certitudes» ? «N’hésitez pas à vous insoumettre», leur avait-il lancé, non sans aplomb. Peine perdue, selon les intéressés. «Quand il jette l’anathème comme il le fait, il n’est pas dans une logique de semer le doute dans nos rangs», renvoie Aurélien Taché. «Il n’essaie pas de nous convaincre, nous. D’ailleurs, il ne cherche pas notre regard dans l’hémicycle, il parle à l’extérieur», complète Jean-Baptiste Djebbari, député de Haute-Vienne.

De fait, c’est la stratégie un pied dedans un pied dehors qui prime. Quand il prend la parole juste avant le vote sur la réforme de la SNCF le 13 juin, Quatennens s’adresse directement aux usagers et aux cheminots, les appelant à riposter contre la majorité : «Dans quelques mois, quand vous pourrez vous emparer des bulletins de vote punissez-les, châtiez-les», a-t-il conclu, s’attirant des huées dans les rangs LREM. «Instrumentaliser une réforme comme il l’a fait c’est peut-être efficace mais c’est de la récupération flagrante, là on a vu clairement la visée électoraliste»,réplique Djebbari qui était rapporteur du texte sur le «nouveau pacte ferroviaire». Celui-ci trouve pour autant Quatennens «talentueux, bosseur. On n’est d’accord sur rien mais c’est un partenaire de débat intéressant qui vous challenge. Politiquement et rhétoriquement, il est dur. Il est entier, il est d’un bloc.» Ça ne se déride pas facilement, les blocs. «Je ne sais pas s’il arrive à dépasser les clivages idéologiques dans les rapports humains,s’interroge un autre député marcheur. Il est en mission et veut rester pur, intact.»

Ce qu’Adrien Quatennens en dit : 
«Je suis sûr que certains députés LREM sont d’accord avec nous»

Dur ? Je ne sais pas, on me dit aussi que je suis flegmatique, les deux sont un peu contradictoires. Je suis déterminé, j’ai sans doute une forme de fermeté car je nous sens forts sur nos idées. Le programme me semble infaillible et comme je le maîtrise, je me sens à l’aise pour débattre avec n’importe qui. Mais je ne suis pas sûr de moi, je cultive plutôt le doute. Emmanuel Macron et son gouvernement considèrent l’Assemblée comme un caillou dans leur chaussure, une perte de temps. Leur majorité est telle qu’ils estiment qu’il y aura toujours le tampon au bas du projet de loi à la fin de la discussion. Donc notre capacité à peser sur les textes de loi est effectivement très limitée. Parfois, je suis sûr que certains députés LREM sont d’accord avec nous au fond, mais par respect de la discipline de vote, ils avalent des couleuvres.

«En réalité, je ne travaille pas pour eux, mais pour l’extérieur. Et là je mesure l’utilité. De retour en circonscription, les gens viennent nous voir et nous disent que depuis notre arrivée à l’Assemblée, ils nous suivent avec intérêt, découvrent notre programme. Décrypter ce que fait Macron, contre-proposer sans cesse et apporter la démonstration qu’on saurait faire à leur place si on était aux affaires, voilà mon objectif. Pour beaucoup d’électeurs, voter pour La France insoumise c’est encore faire un saut dans le vide, dans l’inconnu. J’essaie de renverser la vapeur et d’expliquer que nous sommes les raisonnables, les gens stables et sérieux et que les excessifs sont ceux qui sont aux commandes. Mon souci est d’être une force de proposition pour que les gens se disent: « On peut leur confier les clés du camion. »»

VU DE LA GAUCHE
«C’est impossible de le faire changer d’avis»

François Lamy a été l’un des premiers à croiser sa route. Le protégé de Martine Aubry a mordu la poussière au premier tour des législatives de 2017, dans une circonscription taillée pour lui. Dans son couloir, le socialiste s’est retrouvé face à ce grand roux, militant local (depuis 2012) et inconnu du grand public. Entre les deux tours, il se tient prêt à soutenir l’insoumis : pas question de laisser une parcelle de terrain à La République en marche, sur la liste des ennemis la maire de Lille. Mais son téléphone met du temps à vibrer. François Lamy s’interroge : «Je me disais qu’il était contre mon soutien ou bien que je resterai neutre entre les deux tours.»

Le socialiste, habitué des tractations en coulisse, comprend : Adrien Quatennens ne maîtrise pas les codes. Après quelques jours de flottement, ils échangent au téléphone et Lamy publie un communiqué de soutien. Quatennens devient député de la première circonscription du Nord, détenue avant lui par Roger Salengro, Pierre Mauroy et Bernard Roman. Un symbole. Un peu plus tard, François Lamy s’installe à table avec son ancien adversaire. Après l’addition, un constat : «C’est un Jean-Luc Mélenchon pur et dur et un malin, il ne compte pas s’arrêter là.» Comprendre : il le voit comme un prétendant «très sérieux» à la tête de la famille insoumise. Il n’est pas le seul à l’avoir cerné, de nombreux dirigeants de gauche partagent l’avis de François Lamy.

La nouvelle énigme politique ne se prive pas pour s’installer à la table des curieux. En décembre, Adrien Quatennens rencontre Benoît Hamon pour discuter de la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle, un combat que l’ex-candidat à la présidentielle mène depuis une poignée d’années. Le député de Lille a repris le flambeau dans l’hémicycle. «Une bonne chose», souligne Hamon. Pour lui, Quatennens est un allié par épisodes, à l’image du chef Jean-Luc Mélenchon. Mais pas beaucoup plus. Un proche du leader de Génération·s explique : «Il est beaucoup plus fermé que Mélenchon. Il parle avec tout le monde, il échange mais il vient avec ses idées et il repart avec, c’est impossible de le faire changer d’avis. La seule chose qui compte c’est la ligne de Mélenchon.»

«La ligne Mélenchon», l’expression agace. Pour cause, elle tourne en boucle notamment près de la place du Colonel-Fabien, dans la bouche de la direction communiste. «Au sein de la nouvelle génération autour de Mélenchon, on le classe chez les durs, il refuse tout dialogue au sujet des alliances et construction de la gauche», souffle un dirigeant PCF. Il ajoute : «Si c’est lui qui reprend le flambeau, le débat ne s’annonce pas terrible dans les années à venir.» Les députés PCF – qui collaborent souvent avec les insoumis au Palais-Bourbon – se montrent moins tranchants. Ils soulignent «la facilité» de travailler avec un député qui ne «refuse jamais un combat».

Selon un éléphant socialiste, qui guette l’évolution politique à gauche sans relâche, Quatennens ne porte aucune «idée nouvelle». Mais il souligne son style, sa «capacité» à se faire remarquer et à participer au «débat médiatique». Il argumente avec un goût amer : «On ne va pas se mentir, aujourd’hui à gauche, à part La France insoumise aucune formation politique n’a réussi à faire émerger des jeunes. Quels socialistes de moins de 30 ans sont invités dans les matinales ?»

Ce qu’en dit Adrien Quatennens : «je ne fais pas de l’unité un objectif absolu»

«Sectaire ? Cette critique revient souvent. L’unité de la gauche occupe la presse mais ce n’est pas un préalable, d’autant plus lorsqu’elle se fait sur des désaccords de poids sur le fond. En revanche, pour discuter, trouver des accords, des luttes communes, la porte est plus que grande ouverte. Je suis prêt à échanger avec tout le monde, je suis favorable à la confrontation des idées, mais je ne fais pas de l’unité un objectif absolu. Ce qui m’intéresse, c’est d’élargir la base afin d’accéder au pouvoir. De ramener à la politique des gens qui sont loin des urnes. On l’a vu durant la présidentielle, notre score parle pour nous, on ne peut pas faire comme si ça n’avait jamais existé.

«En fait, je ne suis pas certains que ceux qui accusent La France insoumise comprennent : les petites boutiques à gauche, les étiquettes, l’union entre les partis… ce sont des discussions qui intéressent les militants politiques. J’entends également que je suis un petit Mélenchon. Je ne prétends pas faire du sous Mélenchon, ce n’est pas mon objectif. Je ne cherche à imiter personne et je pense par moi-même. Lors des réunions du groupe LFI, j’interviens beaucoup, je ne suis pas un taiseux lorsqu’il s’agit de donner mon avis ou d’exprimer une nuance sur la ligne. Par contre, il y a une chose infaillible chez moi : je suis loyal ! Lorsqu’une décision est prise collectivement je m’y tiens, je n’ai pas peur d’assumer mon côté bon soldat.»

VU DE LILLE
«Il a une maîtrise de la dialectique impressionnante»

Sérieux et appliqué, attentif à tenir son rythme. Derrière sa batterie, Quatennens apparaît moins flamboyant qu’à la tribune de l’Assemblée nationale. Pas d’esbroufe ni de solo sur des classiques du rock, Nirvana ou Lou Reed. Ce samedi 16 juin, c’est le premier anniversaire de l’élection des deux députés insoumis du Nord, lui et Ugo Bernalicis. Le groupe de musique insoumis de l’Assemblée nationale, les InsouSols, s’y produit, en guest star. Avec, en plus de Quatennens, la cheffe de cabinet de Mélenchon, Elisa Mammar, et la responsable presse, Juliette Prados, au chant. Ambiance de fête à la salle Courmont de Lille, un côté «entre nous», avec des autocollants «Macron, président des riches» et «Stop à l’évasion fiscale». Il n’y a pas eu d’annonce, et donc pas tant de monde que ça.

Quatennens a laissé tomber sa veste noire, il mouille sa chemise blanche. Surtout ne pas apparaître dépenaillé, soigner les deux côtés de l’image. Jeune, oui, mais aussi député. Heureusement, le public s’égosille, pogote gentiment et met l’ambiance. Militants et sympathisants sont de toute façon conquis d’avance par les deux jeunes élus. «J’ai 54 ans, je n’ai jamais gagné une élection. C’était la première fois de ma vie que je votais pour mon candidat au second tour, et en plus, il gagne !» s’exclame ce militant de Villeneuve-d’Ascq, qui couve du regard Ugo Bernalicis, son député. Un peu jaloux d’ailleurs d’Adrien Quatennens : «Sur le plan du talent, ils sont à égalité. Je crois que c’est à cause de sa chevelure rousse que les médias ont mis le grappin sur Adrien.»

La soirée, festive mais politique, a tout de même commencé par un petit discours, et Adrien Quatennens est resté sibyllin sur la question qui circule dans le microcosme politique lillois : se présentera-t-il aux municipales, face à Martine Aubry (si elle y va), et à Christophe Itier (La République en marche), haut-commissaire à l’économie sociale et solidaire ? Que les Insoumis y aillent, c’est une évidence, avec un Mélenchon à 30% à Lille au premier tour de la présidentielle. Avec l’affaiblissement du PS, il y a un beau coup à jouer. «Il en parle, et ce n’est pas gratuit», note Hervé, sympathisant. Il apprécie la stratégie : «Il fait très attention, il n’y a aucune attaque contre Martine Aubry. Il reconnaît qu’un travail a été fait, mais qu’il n’est pas parfait. Aubry est maintenant un peu âgée pour continuer.»

Hervé pointe également une succession compliquée au PS, entre Patrick Kanner, ancien ministre de Hollande, et le protégé d’Aubry , François Lamy : «Elle n’aime pas Kanner et les Lillois n’aiment pas Lamy, qui a un côté parachuté.» Une analyse largement partagée dans les rangs Insoumis, où Itier n’inquiète pas : Quatennens ne l’a-t-il pas battu, à l’arraché, à cinquante voix près aux dernières législatives ?

Adrien Quatennens quitte la scène un moment, il salue la petite foule. Une travailleuse sociale attend de le croiser, pour lui parler des baisses de subventions de la prévention spécialisée. Sur le trottoir, des étudiants, engagés contre Parcoursup, rigolent en racontant le «tuto posté par Ugo», qui explique comment suivre les conseils du ministre de l’Intérieur : «Vous voyez un Black Bloc dans une manif, vous lui tapez sur le crâne avec votre pancarte.»

Le chanteur de Marcel et son orchestre, Franck Vandecasteele, un proche de Quatennens, se marre de se voir piquer la vedette : longtemps au parti communiste, il a rejoint les Insoumis au moment des régionales en 2015. «Adrien m’a bluffé. Je l’ai connu, il avait 25 ans, tu te retrouves face à un mec qui pourrait être ton fils, mais il a une maîtrise de la dialectique impressionnante.» Sur les municipales, il hausse les épaules : «Si on présentait Adrien comme le seul joker dans notre jeu, ce serait un aveu de faiblesse. Nous devons montrer que des Insoumis de grande qualité, on en a pléthore.» Sur scène, le député délaisse la batterie pour la guitare, et chante Thiéfaine, «Confessions d’un Never-Been», comme le cauchemar de ce qu’il aurait pu être. Le public, lui, scande : «Et la mairie, elle est à qui ? Elle est à nous 

Ce qu’en dit Adrien Quatennens : Avec martine Aubry, «De la méfiance et de la bienveillance»

«Je vais être transparent : l’objectif politique à Lille de La France insoumise, qui a réalisé 30% lors de la présidentielle et gagné deux circonscriptions historiquement acquises au PS, est de remporter la mairie. On se tient prêt collectivement. Mais je sais que c’est la question de la tête de liste qui vous intéresse. Logiquement, on devrait pouvoir arriver en début d’année 2019 avec plusieurs options, parmi lesquelles il y a ma candidature. Mais cette option n’a pas ma préférence, je préférerais qu’une autre personne soit en capacité de porter la liste. Mais la question ne se posera pas en ces termes : on tranchera pour le scénario gagnant.

«Quoi qu’il arrive, La France insoumise ne se présentera ni dans un esprit revanchard ni pour faire tomber une tête. On a cru comprendre en 2014 que c’était le dernier mandat de Martine Aubry. D’ailleurs, les socialistes sont en fin de règne à Lille, ça serait plus raisonnable pour eux de nous passer la main au lieu de nous détester et de nous caricaturer en affreux gauchistes. Pour le moment, je n’aborde pas ce sujet avec la maire, entre nous il y a de la méfiance et de la bienveillance. Avec François Lamy par exemple, il existe un réel respect mais comme dans un western, lorsqu’on échange, chacun à la main sur son colt… au cas où !»

VU PAR JEAN-LUC MÉLENCHON «À la tribune, il a scotché tout le monde, il a tué le match»

On retrouve Jean-Luc Mélenchon dans un bistrot, près de la gare de l’Est à Paris. Installé au fond de la salle, comme toujours face à l’entrée, il commande un café allongé après le déjeuner. Au sujet de Quatennens, il ne tarit pas d’éloges… tout en prenant soin de citer les autres jeunes pousses du mouvement (Mathilde Panot, Charlotte Girard). En introduction, le chef des insoumis lâche : «Adrien, c’est un bon celui-là, hein, c’est mon Saint-Just 

Quand vous êtes vous rencontrés ?

En 2012, pour la première fois. Puis, il est arrivé progressivement et le lien s’est réellement construit lors de la dernière présidentielle. Il était dans une boucle Telegram de jeunes militants qui dirigeaient les campagnes locales. Lui se chargeait d’une partie de Lille et j’ai vite repéré qu’il était du bois dont on fait les dirigeants.

C’est-à-dire ?

C’est un connaisseur qui vous parle, il faut cocher de nombreuses cases ! D’abord, il faut être un organisateur. Adrien est un gars ultra-méthodique, capable de se relever la nuit pour envoyer un mail aux camarades à temps ou de s’occuper de la couleur des nappes pour la réunion publique. Il faut savoir assimiler une ligne politique pour pouvoir la reproduire et la décliner. Et puis disposer de qualité humaines pour gagner la confiance des copains. Ses ressorts sont sains, il ne veut pas écraser les autres, il est très équilibré.

Vous attendiez-vous à son élection aux législatives il y a un an ?

Si vous saviez le nombre d’espoirs que j’avais alors ! Il a été élu dans une circonscription historique du PS. Et au premier tour, il a battu à la loyale un type respectable, François Lamy [le candidat du PS, puis il a affronté le candidat LREM, Christophe Itier au second tour].

Quel type de relation avez-vous ?

C’est compliqué de parler de ça, notre relation est délicate, très forte. C’est l’un des rares avec qui je peux passer quelques jours en congés. Avec moi, il a toujours été naturel donc ça m’a mis à l’aise. Il représente beaucoup pour moi, pas seulement lui d’ailleurs, il y en a d’autres de cette trempe. Politiquement il m’aide. Il est froid dans l’analyse, il regarde tous les paramètres avant de prendre une décision : je sais qu’il n’emmènera personne dans le mur par lubie. Il m’inspire une confiance totale. Il est mille fois moins fantasque que moi… et c’est une belle vertu.

Vous demande-t-il des conseils ?

Dès son arrivée à l’Assemblée, il m’a demandé ce qu’il fallait lire en plus de mes livres ! Je lui ai suggéré une bonne base: forcément des bouquins marxistes, Socialisme scientifique d’Engels, Histoire de la révolution russede Trotski, et roule ! Je recommande des livres qui aident à ressentir des situations, pas des œuvres froides. Dernièrement, il m’a interrogé sur les questions internationales: j’aimerais l’emmener rencontrer Bernie Sanders aux Etats-Unis en octobre, et en Amérique latine. Adrien est un bourreau de travail, tout l’intéresse, il en demande toujours plus. Mais il n’a pas le choix s’il veut arriver au niveau qui lui est destiné.

A quel niveau voudriez-vous le porter ?

Evidemment on a tendance à se projeter. Mais vous savez, depuis la mort de François Delapierre [cofondateur du Parti de gauche et plus proche conseiller de Mélenchon, décédé en 2015], j’ai fini de me projeter. J’ai changé d’attitude. Je ne fais plus de plan sur la comète sur les personnes. Si tu as vraiment envie, tu viens, je t’aide de toutes mes forces, je t’apprends, je te nourris… tout ce que tu veux. Mais débrouille toi !

Pour vous, il se détache ?

Oh oui ! Mais je me garde de la folie de croire que je pourrai dominer l’avenir. Je les aide tous garçons et filles sans savoir sur lequel la suite va tomber. J’aide tout le monde.

À gauche, de nombreux dirigeants reprochent à Quatennens de suivre excessivement la ligne, d’avoir un côté «trop» Mélenchon…

Bah voyons ! Qu’est ce ça veut dire «trop» Mélenchon ? Ce sont des méchancetés blessantes. Ils veulent qu’ils se fâchent avec moi ? C’est ça son ticket d’entrée : dire du mal de Jean-Luc ? Adrien il lui faut du temps, il sera plus beau, plus grand. Le moment venu, vous verrez, il aura sa patte, complètement personnelle. Mais il en a déjà une petite et ça les fait suer, à 28 ans il est plus fort que tous ces poulets d’élevage, qui lui reprochent d’être «trop» Mélenchon.

Quatennens s’est illustré lors de son discours contre les ordonnances travail l’été dernier. Pourquoi lui avoir confié cette intervention très stratégique ?

J’ai agi comme président de groupe. Face à moi, les 16 députés La France Insoumise sont des têtes dures mais aussi des anxieux. Avec cette élection, ils venaient de changer de monde. Pour beaucoup d’entre eux, la vie de député n’était pas au programme. Il a fallu rassurer tout le monde en ne faisant aucune différence pour que chacun se dépasse. Adrien lève la main, c’est tombé sur lui, ce n’était pas une faveur du prince. Avant son discours, on a un peu bavardé mais il ne m’a pas demandé de relire son texte. J’avais un peu la trouille mais à la tribune, il a scotché tout le monde, il a tué le match. Il assène : bam-bam et encore bam. Magnifique ! Ce jour-là, ceux qui espéraient être débarrassés après Mélenchon ont dû admettre que non, la vie ne reprendra pas comme avant. Les suivants sont là. Pour mes ennemis, mauvaise nouvelle : ils viennent d’en prendre pour cinquante ans !

Ce qu’en dit Adrien Quatennens : «Il sait qu’il peut me faire confiance»

«Avec Jean-Luc, on a une relation particulière, « conséquente ». On passe beaucoup de temps ensemble, on a des moments privilégiés. Avant que j’arrive dans le dispositif, j’avais repéré qu’il était soucieux de transmission. Je lui pose beaucoup de questions, je suis très preneur de tous ses conseils, je veux apprendre et lui est dans ce rôle de passeur avec nous. Mais tant que Jean-Luc est dans le jeu, il est la bonne carte. Je ne le dis pas par fidélité absolue, en me disant que je doublerai le bonhomme quand il aura passé la main. Mais parce que politiquement, il est la meilleure carte, le plus fin stratège, celui qui a tout défriché. Parfois ça m’amuse de le voir me demander conseil… à moi ! Il sait qu’il peut me faire confiance. J’ai beaucoup de reconnaissance et d’affection pour l’homme qui se cache derrière le personnage politique. Je ne sais pas comment il anticipe les choses et s’il les anticipe. D’ailleurs, il en parle avec vous ?»

Crédits

Texte : Laure Equy, Rachid Laïreche, Stéphanie Maurice (à Lille)
Photos : Martin Colombet, Albert Facelly, Aimée Thirion (à Lille), Cyril Zannettacci.

Article tiré de Libération . le 26 juin 2018

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