Rohingyas – Amnesty accuse l’armée birmane de crimes contre l’humanité

L’ONG, qui a recueilli des centaines de témoignages et de documents, demande que la Cour pénale internationale juge les viols, meurtres et expulsions commis depuis dix mois contre les musulmans de l’Etat d’Arakan.

«Nous avons l’ordre de brûler tout le village en cas de trouble. Au moindre problème, nous allons tout détruire.» Cette phrase a été prononcée par un gradé de l’armée birmane contre un musulman du village d’Inn Din lors d’un appel téléphonique. C’est une des nombreuses preuves du nettoyage ethnique, mené par les forces de l’ordre birmanes contre la minorité rohingya dans le nord de l’Etat d’Arakan à partir du 25 août dernier, récoltées par Amnesty International et publiées ce mercredi dans une nouvelle enquête de 186 pages (en anglais).

L’ONG revient avec encore plus de témoignages, de documents officiels et de photos sur des faits déjà connus, mais qui ont toujours été niés par le gouvernement de la dirigeante Aung San Suu Kyi. Et surtout, elle cite nommément treize haut gradés de l’armée birmane, dont le commandant en chef Min Aung Hlaing, et demande à la communauté internationale de saisir la Cour pénale internationale (CPI). Lors de la vague de répression qui a suivi l’attaque, l’été dernier, d’une trentaine de postes de police par l’Arsa, une fraction armée de rebelles rohingya (qu’Amnesty accuse également d’exactions), «neuf des onze crimes contre l’humanité décrits dans le statut de Rome de la CPI ont été commis par les forces de sécurité du Myanmar [autre nom de la Birmanie, ndlr]».

Meurtres, viols en réunion, destructions de villages, utilisation de mines terrestres, torture… «Des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants ont été tués lors des opérations militaires. Certaines ont été ligotées et exécutées sommairement par balles. D’autres ont été abattues durant leur fuite. D’autres encore ont été brûlées vives dans leurs maisons», dit le rapport. Les noms de villages martyrs, Inn Din, Tola Toli, Maung Nu, Min Gyi, Chut Pyin, ainsi que les noms de bataillons particulièrement violents, comme celui basé à Taung Bazar, reviennent encore et encore, corroborant les témoignages recueillis par Libération auprès des réfugiés rohingyas au Bangladesh en septembre.

Depuis un an, environ 80% de la population musulmane du nord de l’Arakan a fui la région, soit 700 000 personnes qui s’entassent dans des camps au Bangladesh voisin. Selon des témoignages directs recueillis par Libération auprès de rares observateurs étrangers à avoir pu entrer en Arakan, confirmés par les photos satellites, les autorités birmanes rasent depuis des mois au bulldozer des centaines de villages abandonnés, et construisent routes et bâtiments sur l’emplacement des champs et des maisons des musulmans. Un processus de rapatriement des Rohingyas est négocié avec le Bangladesh sous l’égide de la Chine et de l’ONU, mais ne prévoit pas de leur rendre leur citoyenneté, ni d’assurer la sécurité à cette minorité privée des droits les plus élémentaires depuis des décennies.

Sous la pression, qui reste légère, de la communauté internationale, le gouvernement du Myanmar a annoncé le mois dernier la formation d’une nouvelle «commission d’enquête indépendante». La précédente avait conclu, contre toute vraisemblance, que «pas un coup de feu n’avait été tiré», et que les habitants avaient mis le feu eux-mêmes à leurs maisons. Matthew Wells, d’Amnesty, réclame : «En attendant d’être parvenue à un consensus et d’avoir obtenu le soutien nécessaire à la saisie de la CPI, la communauté internationale doit mettre en place, dans le cadre du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, un mécanisme chargé de recueillir et de préserver les éléments destinés à une future procédure pénale.» Sinon, conclut le conseiller principal de l’ONG, «une question s’imposera : que faut-il pour que la communauté internationale prenne enfin la justice au sérieux ?»

Photo : REUTERS – Hannah Mckay
Laurence Defranoux
Article tiré de Libération  le 27 juin 2018

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