A Marseille, SOS Méditerranée rappelle le droit maritime aux Européens

L’ONG annonce que l’Aquarius va prolonger son escale à Marseille et reproche à l’Union européenne de ne donner que deux options aux migrants : rester en Libye «ou mourir en mer».

C’est une escale technique, mais aussi d’explication de texte qu’effectue depuis vendredi l’Aquarius dans le port de Marseille. Le navire humanitaire affrété par SOS Méditerranée avait finalement choisi la ville française pour faire halte, après une rotation de trois semaines en mer. Cette expédition, la 40e depuis qu’en février 2016, l’association a décidé de mener des opérations de secours auprès des migrants entreprenant la traversée de la Méditerranée, a été «la plus éprouvante des rotations que nous ayons vécues», a assuré Sophie Beau, la directrice générale de l’association, lors d’un point presse organisé ce samedi à quai. Après le refus des autorités maltaise et italienne d’accueillir, le 9 juin, l’Aquarius qui venait de secourir près de 630 personnes, après une éprouvante traversée jusqu’à Valence, en Espagne, pour débarquer les personnes, l’équipage, qui avait l’habitude d’effectuer son escale technique à Catane, en Sicile, a préféré éviter l’île italienne. Un nouveau refus de Malte l’a finalement conduit jusqu’à Marseille, où le bateau mouille dans le port autonome depuis vendredi matin.

Eprouvée, l’équipe n’en a pourtant pas fini avec les mauvaises nouvelles. Les annonces faites la veille par le Conseil européen, d’apporter une aide aux gardes-côtes libyens pour intercepter les candidats au départ, ainsi que l’interdiction, pour les ONG, de continuer à intervenir dans les eaux territoriales libyennes, ont ajouté de la colère et de l’incompréhension à l’amertume. «Les conclusions du Conseil redisent à quel point les Etats européens font confiance aux gardes-côtes libyens, alors même que nous ne pouvons même pas pénétrer dans les eaux libyennes et que nous ne pouvons pas ramener les personnes sauvées en Libye car il n’y a pas de port sûr. Tout cela est absurde et complètement contradictoire avec le droit maritime international», souligne la directrice générale.

Récits d’interventions musclées en mer

Car c’est sur ce droit maritime international que l’ONG fonde son action en Méditerranée. «Les conventions maritimes internationales disent qu’il y a obligation de reconduire les personnes secourues dans un port sûr. Mais tous les témoignages montrent qu’il n’y a pas de port sûr en Libyepointe Frédéric Penard, directeur des opérations sur l’Aquarius. La seule approche d’un navire des gardes-côtes libyens crée une panique qui crée un risque immédiat de naufrage.» Des récits d’interventions musclées en mer, l’équipage en a ramené plusieurs, tout comme des témoignages de violences sur terre. Viols, travail forcé, tortures… «L’Union européenne donne aux personnes deux options, la Libye ou mourir en mer, je n’appelle pas ça un choix», dénonce Aloys Vimard, coordinateur de Médecins sans frontières, partenaire de SOS Méditerranée sur l’Aquarius.

Mais les annonces européennes ne sont pas les seules à inquiéter l’équipe. «C’est via un tweet que nous avons appris que l’Organisation maritime internationale avait affiché dans son registre que la Libye devenait zone de sauvetage, avec la création d’un centre de coordination des secours libyens. Alors même que nos navires ne peuvent pas aller dans les eaux libyennes!», pointe Sophie Beau. Jusqu’à présent, c’est Rome qui assurait la coordination des secours. L’intronisation de la Libye accentue encore la confusion pour les ONG intervenant en Méditerranée. «C’est un bouleversement complet de notre cadre d’intervention, nous avons besoin de nous poser un peu et d’obtenir des éclaircissements avant de repartir en mer, le plus rapidement possible», pointe Sophie Beau.

«Le premier devoir d’un marin, c’est de porter secours»

Car pour l’équipage de l’Aquarius, cette escale à Marseille, c’est surtout «cinq jours d’aller-retour inutile et autant de jours où nous ne sommes pas sur zone», pointe Frédéric Penard. C’est à quai que l’équipe a appris la mort, ce vendredi, d’une centaine de personnes au large des côtes libyennes. «Mais quand on parle de chiffres, on oublie l’humain, pointe Ludovic Dugueperoux, marin-sauveteur sur le bateau. Migrants, pas migrants, ce n’est pas le problème. Le premier devoir d’un marin, c’est de porter secours à toute personne en danger en mer. Et là, on nous en empêche !»

En attendant les «éclaircissements» demandés, l’Aquarius restera à Marseille. Le temps d’effectuer une rotation d’équipage, de ravitailler le navire, mais aussi de témoigner. Ludovic Dugueperoux raconte la terrible traversée vers Valence, par mauvaise mer, la longue file d’attente pour manger ou accéder aux toilettes. «De les voir choqués, traumatisés et après, de leur imposer ça…, fulmine le marin. Tant que tu ne l’as pas vécu, tu peux pas comprendre. Qu’ils viennent, Monsieur Macron, Madame Merkel, venez ! Qu’ils viennent voir ce qu’est un naufrage, le regard de ces gens… Y aura plus de chiffres !»

Photo : AFP – Pau Barrena
Stéphanie Harounyan 
Article tiré de Libération  le 30 juin 2018

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