Au sud de la Méditerranée, fatalisme et colère après un nouveau naufrage meurtrier

Au moins trois bébés sont morts et une centaine de personnes ont disparu après un nouveau naufrage vendredi, au large des côtes libyennes.

Au moins trois bébés sont morts et une centaine de personnes ont disparu après le naufrage vendredi, au large des côtes libyennes, d’un bateau pneumatique avec 120 migrants à son bord. Le moteur de l’embarcation a pris feu alors qu’il n’était éloigné que de six kilomètres de la plage. Au sud de la Méditerranée, fatalisme, consternation et colère se mêlent quant à cette énième tragédie et son instrumentalisation par l’UE.

«C’est malheureux mais personne ne parle du drame à Tripoli. Dans les cafés, on ne parle que de la hausse du prix du pain, de la farine, de l’huile et l’absence de cash, raconte Ayman al-Warfallah, un cadre de l’administration financière. Trois bébés sont morts, l’année dernière aussi probablement et l’an prochain, ça sera aussi le cas.» En Libye, pays de départ des migrants pour l’Europe, quand vient l’été, les submersions meurtrières ne surprennent plus. Pour une partie de la population, notamment les jeunes désespérés de voir leur niveau de vie se réduire à peau de chagrin à cause de l’instabilité politique et de la crise financière, la question est de savoir si le trafic d’être humain ne pourrait pas constituer un débouché prospère et même moralement acceptable : entre 300 à 500 dollars le prix de la traversée. Ahmed, étudiant en ingénierie dans la capitale, s’interroge : «D’une certaine façon, tu aides les gens. Dans le bateau qui a coulé, par exemple, il y avait des Yéménites. Tu ne crois pas qu’ils auraient une meilleure vie en Europe que chez eux ? À ce moment-là, si je les aide, ce serait « halla » [autorisé par la religion].»

Tensions contre l’Union européenne

Porte-parole de la marine libyenne, le général Ayoub Kacem, brandit ce naufrage pour fustiger la responsabilité des ONG : «Le bateau pneumatique était en très mauvais état. Les passeurs s’en moquent. Ils savent que les migrants n’ont pas à arriver en Italie mais seulement à atteindre les eaux internationales où les bateaux des humanitaires les attendent.»

Dans le sud de la Libye, cette catastrophe, qui intervient quelques jours après la visite du ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini (Ligue du Nord, extrême droite), ravive les tensions contre l’Union européenne. «Après le reportage de CNN [diffusé en novembre sur la condition de vie des migrants en Libye], on nous a traités comme des esclavagistes. Maintenant, à chaque naufrage, les Européens veulent qu’on recense et trie les migrants pour eux, alors que c’est impossible vu notre situation politique», s’insurge Aboazom al-Lafi, membre de la société civile à Sebha, capitale du Fezzan. À Tripoli, Matteo Salvini avait proposé l’installation de centre d’accueil de migrants dans le sud du pays, avant de se rétracter devant le refus des autorités libyennes.

Laccord du 28 juin signé par les dirigeants de l’Union européenne prévoit la création de «plateformes de débarquement» des migrants sauvés en mer situés hors d’Europe. Autrement dit, la vingtaine de rescapés de vendredi aurait été prise en charge dans une de ces plateformes plutôt que d’être renvoyés dans des centres de détention en Libye où les conditions de vie sont déplorables. Mais où installer ces bases ?

Regards tournés vers la Tunisie

Après le refus du Maroc et de l’Albanie, les regards se tournent vers la Tunisie. Vendredi soir, le ministre des affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, s’est voulu clair : «Nous sommes naturellement contre la mise en place de « plateformes de débarquements ». Cela n’a pas été proposé à la Tunisie, et s’ils le proposent, nous pensons qu’il y a d’autres comportements pour résoudre cette crise migratoire.» Un négociateur tunisien sur cette question sensible se veut moins catégorique : «Si l’UE met l’argent nécessaire, cela peut se faire mais l’Europe n’a pas l’air prêt à faire des efforts.»

Loin des négociations diplomatiques, à Bab Souika, quartier populaire du centre de Tunis, on relativise le naufrage : «C’est vraiment triste parce qu’il y avait des bébés, mais des bateaux, ils en arrivent tous les jours en Italie, sans problème. Ils n’ont pas eu de chance», raconte un client, chômeur de 23 ans, qui se dit prêt à tenter la traversée. Le 2 juin, une cinquantaine de migrants sont morts noyés après que leur bateau, parti des côtes tunisiennes, a sombré. Selon une étude du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) fin 2016, un jeune Tunisien sur deux issus de quartiers populaires réfléchit à quitter le pays.

Photo AFP/Mahmud Turkia
Mathieu Galtier, à Tunis
Article tiré de Libération  le 30 juin 2018

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