Comment Paris alimente la répression en Egypte

Dans une synthèse fournie publiée ce lundi, quatre ONG, dont la FIDH, font l’état des lieux du commerce florissant d’armement et de technologies de surveillance de la France vers l’Egypte, où les violations des droits humains s’aggravent.

«Egypte : une répression made in France» : le titre du rapport que publient ce lundi matin la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), la Ligue française des droits de l’homme (LDH), l’ONG égyptienne Cairo Institute for Human Rights Studies (CIHRS) et l’Observatoire des armements, basé à Lyon, a le mérite de la clarté. Alors que Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, était encore jeudi au Caire pour rencontrer l’homme fort du régime, le président Abdel Fattah al-Sissi, ce document consacré aux «exportations d’armes et de technologies de surveillance» fait l’état des lieux d’un business florissant, alors même que les ONG dénoncent «une répression de masse envers toute forme de dissidence».

La France, partenaire privilégié du régime al-Sissi

Depuis le coup d’Etat militaire de juillet 2013, la situation en matière de droits humains n’a cessé de se dégrader dans le pays, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Selon l’ONG Arabic Network for Human Rights Information, au moins 60 000 prisonniers politiques ont été incarcérés depuis 2013. La Commission égyptienne pour les droits et libertés (ECRF) a recensé plus de 2 800 disparitions forcées entre juillet 2013 et juin 2016, et au moins 44 cas de morts sous la torture entre août 2013 et décembre 2016. Le ministère égyptien de l’Intérieur a lui-même annoncé 12 000 arrestations pour des charges liées au «terrorisme»dans les dix premiers mois de l’année 2015. Bien au-delà des Frères musulmans et de leurs soutiens, la répression vise «militants des mouvements révolutionnaires et de tous bords, défenseurs des droits humains, juristes, journalistes, écrivains, chercheurs, ou encore personnes LGBTI ou assimilées comme telles», écrivent les auteurs du rapport.

Or, dans ce contexte de répression tous azimuts, les exportations françaises d’armes conventionnelles et de dispositifs de surveillance numérique vers Le Caire ne se sont, elles, jamais aussi bien portées. «En juillet 2013, l’Egypte et la France entretiennent, en matière d’armement, une relation commerciale constante mais modeste», souligne le document. Mais depuis, les commandes se sont envolées, et les livraisons d’armes sont passées de 39,6 millions d’euros en 2010 à 838,4 millions en 2014, et 1,3 milliard d’euros en 2016… Or, expliquent les ONG, certains de ces équipements sont amenés à «servir à la répression en Egypte». Quant aux technologies de surveillance de l’Internet, «les conversations privées et les contenus postés en ligne ont été abondamment utilisés par le gouvernement depuis 2013 pour arrêter et poursuivre des activistes politiques et des défenseurs des droits humains».

Des véhicules blindés aux systèmes d’interception

En août 2013, le conseil des Affaires étrangères de l’Union européenne avait pourtant appelé à «suspendre les licences d’exportation vers l’Egypte de tous les équipements qui pourraient être utilisés à des fins de répression interne». Paris a pourtant continué à autoriser la livraison de véhicules blindés Renault Trucks Defense, alors même que des défenseurs des droits humains ont documenté leur utilisation dans le massacre de la place Rabia-el-Adaouïa en août 2013, lors duquel, selon Human Rights Watch, près d’un millier de manifestants proches des Frères musulmans ont été tués. Quelques jours après ce massacre, les autorités françaises ont avalisé la livraison de machines-outils Manurhin à fabrication de cartouches.

Dès la fin des années 2000, l’Egypte s’était par ailleurs lancée dans une «course aux armes numériques» pour mettre les réseaux en coupe réglée. Or, sur ce plan également, la France n’est pas en reste depuis le retour au pouvoir des militaires. L’an dernier, l’hebdomadaire Télérama a révélé que le français Nexa Technologies – successeur d’Amesys, qui fait l’objet depuis six ans d’une information judiciaire après la plainte déposée par la FIDH et la LDH pour «complicité d’actes de torture en Libye» – avait vendu, en mars 2014, un système d’interception des communications au régime d’Al-Sissi, en passant par une entreprise installée à Dubaï, Advanced Middle East Systems. Et ce, sans que les autorités françaises y trouvent à redire… Télérama a également dévoilé que la même année, une autre entreprise française, Ercom, a elle aussi vendu une technologie de surveillance massive à l’Egypte.

Par ailleurs, selon la FIDH, le groupe Thales «serait actuellement en train de développer le système de surveillance de la nouvelle capitale voulue par Abdel Fattah al-Sissi». Le rapport s’inquiète également de l’impact et de l’usage par le régime du système de cartes d’identité biométriques fournies par Idemia (ex-OT Morpho). Les quatre organisations, qui tiennent une conférence de presse ce lundi à 11 heures, demandent aux autorités françaises de suspendre les exportations d’armement et de technologies de surveillance à l’Egypte «aussi longtemps que de graves violations des droits humains infligées par les forces de sécurité égyptienne sont rapportées», mais aussi «de faire la lumière sur la légalité des ventes d’armes et de matériel de surveillance passées».

Photo : Laurent Troude
Amaelle Guiton
Article tiré de Libération  le 2 juillet 2018

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