La race, une catégorie sociale

Mercredi, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité la suppression du mot «race» de l’article premier de la Constitution. Pourtant, plus qu’une catégorie biologique, la race est une construction sociale : rayer l’expression de nos textes de loi ne fera pas disparaître le racisme.

L’idée de supprimer le mot «race» de la Constitution, entérinée le 27 juin par l’Assemblée nationale, est ancienne. On connaît et l’on comprend ses motivations. Son maintien est jugé stigmatisant et, de surcroît, obsolète au regard des données de la science moderne. Pourtant, c’est une très mauvaise idée. Ses inconvénients juridiques ont été clairement dégagés (1). Mais l’essentiel est probablement ailleurs et cette modification n’aurait évidemment qu’un effet homéopathique.

Stratégie d’éradication lexicale

De nombreux arguments peuvent être mobilisés en faveur de la stratégie d’éradication lexicale. En effet, quel que soit l’intérêt des attributs biologiques pour élaborer une typologie mesurant la différence globale entre deux populations (la distance biologique), le tableau construit à partir de ces données ne constitue pas un outil fiable pour grouper logiquement ces populations en taxons (en sous-ensembles). Dans ses travaux, le regretté Jean Gayon a montré que les tentatives de générations d’anthropologues physiques pour définir les races humaines en s’appuyant sur des critères morphologiques puis sérologiques ont échoué parce que, chez l’homme, dès que l’on fait intervenir plusieurs critères, les distributions géographiques ne se recouvrent pas. Dès lors, «toute classification devient affaire de convenance». Si, ajoute-t-il, «il existe objectivement entre les hommes des différences qui résultent de l’histoire passée des groupes en tant que tels (adaptation au climat, migration, isolement…), ces différences n’autorisent pas pour autant à parler de types raciaux disjoints». On ne saurait mieux dire.

Il reste pourtant vrai que ce n’est pas sur le terrain de la biologie ou de la génétique que cette affaire se joue. Toute société, en effet, produit des différences entre individus et tend à les percevoir comme inscrites dans un ordre naturel intangible. La société moderne, caractérisée par une mobilité sociale relativement forte (au regard des sociétés non industrialisées), voit se perdre le fondement de l’hétérogénéité et, ainsi, accroît l’angoisse face à l’autre. Détruisant les rapports hiérarchiques traditionnels, elle rend nécessaire l’institution de différences arbitraires afin de maintenir l’identité sociale. Le racisme, dans cette perspective, apparaît comme le résultat de la recherche de différences substitutives.

Une production sociale redoutable

Bref, comme le notait Colette Guillaumin, «la race n’est pas une donnée spontanée de la perception et de la connaissance». Les pratiques discriminatoires, d’ailleurs, se passent fort bien d’une catégorisation biologique. L’existence d’un racisme sans race le prouve suffisamment. Décrivant les violences xénophobes dues à des Guadeloupéens, et dirigées contre des Dominicains (septembre 1979 et décembre 1981), Laënnec Hurbon remarque : «Mais cela ne ressemble-t-il pas au racisme ? Et si c’est vrai, n’est-ce pas bien étrange ? Car nous sommes en présence de pratiques et de discours de deux groupes de populations, tous également noirs. Peut-être qu’une nouvelle fois on aura pu vérifier que le racisme se moque de la question de la race.»

Au XIXe siècle, les débats politiques utilisaient fréquemment le terme qui était censé traduire ce qu’il y a de particulier dans chaque groupe humain. Aussi la race est-elle devenue une notion largement subjective, comme en témoigne la très grande variabilité des objets désignés de la sorte selon les structures sociales. Karl Lueger, maire antisémite de Vienne, déclarait à ceux qui lui faisaient remarquer ses fréquentations juives : «Apprenez, Messieurs, qu’est juif celui que je désigne comme tel.» On serait tenté de dire, en le paraphrasant, que la race est ce que la coutume désigne comme telle. En d’autres termes, la notion est une production sociale, très précisément une catégorie d’exclusion et de meurtre. Que sa réalité se situe sur le terrain du symbolique, et non du biologique, ne la rend sans doute que plus redoutable.

Il faut ajouter que si les biologistes parvenaient à établir un lien de causalité entre différences génétiques et inégalités fondamentales, et ainsi à donner un certain poids scientifique au concept de race, cela ne devrait, bien entendu, entraîner aucune conséquence sur la manière de traiter les individus appartenant à des races différentes. Nos engagements moraux, en l’espèce nos convictions antiracistes, ne sont pas suspendus au verdict de la science.

Alain Policar a coordonné le Dictionnaire historique et critique du racisme (PUF, 2013). Prochain livre : Comment peut-on être cosmopolite ? à paraître en septembre aux éditions Le Bord de l’eau.

(1) Le Monde daté du 30 juin.

Photo  : AFP – Thomas Samson
Alain Policar, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof)
Article tiré de Libération  le 3 juillet 2018

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