« La Constitution doit garantir la protection de l’environnement »

TRIBUNE. Des philosophes, chercheurs, juristes et écologistes réclament le renforcement de la législation, notamment pour empêcher les lois régressives.

L’Europe et nos sociétés se brisent sur la question migratoire, vouée à occuper plus d’espace dans les débats politique et médiatique que la dégradation massive et certainement irréversible des conditions de vie sur notre planète. Pourtant, s’il n’y a pas à proprement parler de « crise migratoire » aujourd’hui, cette dégradation de notre environnement et de la biodiversité est déjà responsable de souffrances humaines et l’un des facteurs déclenchants de centaines de millions de déplacements environnementaux dans les décennies à venir. Nous en sommes largement et directement responsables.

Si chaque humain consommait autant que les Français, nous aurions besoin chaque année de 2,9 planètes. Si la France veut contribuer à la protection de ses citoyens et des populations du monde, elle doit se fixer pour objectif de revenir dans le cadre des limites planétaires. Cet engagement est à la fois symbolique et très concret ; il demande à être inscrit à l’article premier de notre texte fondamental, tout comme l’égalité femmes-hommes y fut réaffirmée en 1999.

La proposition adoptée par la commission des lois de l’Assemblée nationale est un premier pas, mais celui-ci est largement insuffisant car il ne prend pas la mesure de la catastrophe en cours. D’une part, l’utilisation, inédite dans la Constitution, du verbe « agir » (1) est très regrettable. Notre souhait de « garantir » la préservation de l’environnement serait plus cohérent avec l’ensemble des « droits et libertés que la Constitution garantit » (article 61.1 de la Constitution), comme l’égalité entre les citoyen·ne·s. D’autre part, il manque à ce texte un principe tout aussi fondamental et directeur pour notre République : le principe de non-régression. Sa constitutionnalisation empêcherait l’adoption de lois rétrogrades, comme on l’observe dans l’Amérique de Trump, et contraindrait à l’action et à l’atteinte des objectifs fixés par la loi, notamment ceux portés par la loi portant transition énergétique.

Quant à la « finitude des ressources » ou aux limites planétaires, Nicolas Hulot considère que leur reconnaissance est nécessaire, mais que cela soulève des questions juridiques. Il est pourtant inhérent au droit de l’environnement de s’appuyer sur la science : à travers un dialogue permanent entre le scientifique et le législateur, le premier éclairant ou alertant le second sur ce qu’il convient de faire afin de protéger la santé des populations et d’assurer le maintien des écosystèmes nécessaires à leur survie. Reconnues par l’ONU, la Commission européenne, le président de la République et même le Trésor français, les limites planétaires effraieraient-elles les lobbys et leurs alliés ?

Les victimes de la dégradation des écosystèmes et des changements climatiques sont de plus en plus nombreuses, à l’image de ces dix familles ayant assigné l’Union européenne en justice pour faute d’action en matière climatique, le 24 mai dernier. Les victimes sont d’abord les populations les plus vulnérables, et elles sont très seules : face aux coûts du réchauffement, face à la perte de moyens financiers ou, pire, la mise en danger de leur santé.

Les ressources de notre planète sont finies et cela met en cause nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. La question majeure qui nous est posée par la réforme constitutionnelle est bien celle de la refonte de notre contrat social autour des idéaux d’harmonie avec la nature et de protection du vivant.

(1) « [La République] agit pour la préservation de l’environnement et de la diversité biologique et contre le changement climatique. »

Dominique Bourg, philosophe ; Valérie Cabanes, juriste, essayiste ; Marie-Anne Cohendet, constitutionnaliste, professeure agrégée de droit public ; Christel Cournil, enseignante-chercheuse en droit ; Marine Denis, doctorante à l’université Paris-XIII, Notre affaire à tous ; Cyril Dion, écrivain, réalisateur ; Clémence Dubois, 350.org ; François Gemenne, chercheur en géopolitique de l’environnement ; Claude Henry, professeur de développement durable, Sciences Po-Paris et Columbia University, New York ; Jean Jouzel, climatologue ; Loïs Malet, président du Refedd ; Sandrine Maljean-Dubois, directrice de recherche au CNRS ; Agnès Michelot,juriste en droit de l’environnement, conseillère au CESE, Présidente de la SFDE ; Claire Nouvian, directrice de Bloom, prix Goldman de l’environnement 2018 ; Corine Pelluchon, philosophe, professeure à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée ; Emmanuel Poilane, directeur de la Fondation France Libertés, président du Crid ; Michel Prieur, professeur émérite à l’université de Limoges ; Pablo Servigne, chercheur in-terre-dépendant ; Marie Toussaint, présidente de Notre affaire à tous ; et les porteurs de l’Appel pour une Constitution écologique.

Article tiré de Politis  le 11 juillet 2018

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