Simone Veil, Claude Lanzmann – Des combats vivants

La disparition de ces deux «monuments» pourrait sonner la fin d’une époque. Pourtant, l’œuvre de leur vie continue de nous entraîner.

Il y a quelque chose de frappant dans la disparition de Claude Lanzmann, quelques jours après l’entrée de Simone Veil (et de son époux) au Panthéon. On aurait envie de dire, et on entend beaucoup dire : «C’est la fin d’une époque». Mais est-ce bien de cela qu’il s’agit ? La coïncidence et sa signification ne vont-elles pas plus loin, de manière plus inattendue ?

Bien sûr ce sont, pour ainsi dire, deux monuments. C’est-à-dire des grands témoins de grands événements, en l’occurrence le génocide que l’un des deux nomma «Shoah», et les voilà accueillis dans des monuments : le temple républicain du Panthéon, pour l’une, les couvertures des journaux et les hommages pour les deux. S’il ne s’agissait que de cela, on aurait raison de craindre la fin d’une époque dans sa commémoration même, que les monuments peuvent enterrer, bien loin de la retenir vivante. Les «monuments aux morts» de la Première Guerre mondiale, par exemple : ils sont loin d’avoir empêché la Seconde. Ils ont été affectés d’un côté comme de l’autre d’un coefficient guerrier actif. D’un côté, une horreur cachée sous les postures de la victoire (Pierre Lemaitre s’en était moqué dans son prix Goncourt, Au revoir là-haut, Albin Michel). Et de l’autre, une horreur ravivée par le spectre de la défaite et de la revanche, encore actif dans certains pays de l’Europe (par exemple la Hongrie). Cette guerre-là non plus n’est pas terminée, et il est à craindre que 2018 se berce, parmi ses illusions, de celle de 1918, qui fut pourtant la matrice de tous les conflits du siècle. On pourrait donc craindre cela avec les photos du Panthéon et des journaux : que «cela» (par exemple la mémoire de l’antisémitisme) au moment où cela menace de se répéter, disparaisse avec ces hommages eux-mêmes.

Mais ceux qui le craignent (autant que ceux qui s’en réjouissent, et il y en a) auraient tort de le croire. Ils se trompent, d’abord, parce que le crime dont il s’agit, le génocide ou la «Shoah», logé dans la guerre, est encore le spectre qui hante le retour de toutes les haines, de tous les racismes. Il a montré la vérité non seulement de la guerre, mais de la discrimination : une extermination qui n’est pas une dérive accidentelle mais l’aboutissement, le plus souvent implicite (heureusement) de la plus petite insulte raciste ou raciale, où qu’elle soit. L’antisémitisme peut bien se dire ulcéré par cette mémoire même : c’est justement parce que c’est sa propre vérité qui l’ulcère ainsi. Et qui est, de fait, insupportable. Aucun antisémitisme ne peut plus s’abriter derrière une hypocrisie, et il devrait en être ainsi de tout racisme. Inversement, on ne taxera d’antisémitisme et de racisme que les actes et les discours avérés, réprimés par la loi, et sans généraliser dans quelque direction vague que ce soit. Evitons les débats culturels et essentialisants, là où il s’agit, et c’est déjà bien assez, d’établir les faits, et les actes !

Mais revenons à nos deux héros. S’ils échappent au risque des monuments, c’est justement parce qu’ils n’ont pas été seulement les témoins, mais ont construit des œuvres et des parcours singuliers. Et cela, déjà, grâce à des institutions démocratiques et des contextes républicains. Le Panthéon accueille une magistrate, une ministre, il accueille, aussi, le Parlement européen. Et Shoah, le film, est impensable sans la scène du cinéma et de la vie intellectuelle, en France, institutions qui sont la condition aussi, autant que le génie individuel, pour affronter l’innommable. La création artistique et les carrières publiques sont la réponse, en actes, aux crimes qui détruisent tout. Ce que nous devons offrir aux générations qui arrivent. Défendons pour tous et pour toutes ces chances qui leur permettront de répondre aux menaces revenues, de les exprimer. Elles et eux seuls, jeunes acteurs et créateurs de l’histoire pourront, comme elle et lui l’ont fait dans leur temps, sauver l’avenir.

Mais il y a une autre dimension encore qui nous frappe et qui nous oriente ! La loi Veil sur l’IVG, comment la dissocier, même (et surtout) s’ils n’étaient pas du même bord politique, des visages que l’on voit sur les photos de l’époque aux côtés de Lanzmann : Sartre et (bien sûr) Simone de Beauvoir ? Comment ne pas être frappés de cette autre coïncidence ? L’idée qu’elle transmet est simple : on ne répond à une injustice qu’en luttant contre toutes les autres. Elles se tiennent. Et il est frappant de voir que ces deux figures monumentales sont aussi attachées directement ou indirectement à des combats bien plus modestes en apparence mais non moins décisifs en réalité : le féminisme, par exemple. Décidément, il ne s’agit pas d’être mélancolique. Il ne s’agit pas de monuments qui risquent d’ensevelir le souvenir des crimes, au moment même où leur répétition redeviendrait possible (elle n’a, en réalité, dans le monde, jamais cessé). Il s’agit d’œuvres et de vies qui ont créé leur propre mémoire et leur propre histoire, et qui continueront d’agir. Mais il s’agit surtout de combats vivants qui, à côté de ce qui régresse, continuent de progresser et de nous entraîner. Souvenons-nous que, si tous les dangers se tiennent, toutes les émancipations, aussi, se donnent la main.

Frédéric Worms, professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure

Photo : Bernard Charlon
Article tiré de Libération  le 13 juillet 2018
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :