Election au Medef, de toute façon, le patron des patrons, c’est Macron !

Alors que le « regretté » Pierre Gattaz s’en va pantoufler au sein de Business Europe, sorte de superpatronat européen, le Medef vient de désigner son nouveau dirigeant. Mais à quoi ce dernier pourra-t-il servir, quand le meilleur représentant du patronat siège à l’Élysée  ?

Comme on n’est jamais mieux flatté que par soi-même, Pierre Gattaz s’est chargé de son propre inventaire, quelques jours avant de céder sa place à la tête du Medef. « Je suis très fier du travail accompli », déclarait-il dans « le Figaro ». « Le Medef est reconnu comme l’organisation incarnant la force économique du pays. (…) Mais ce que nous avons surtout réussi, c’est d’avoir réhabilité l’entreprise et l’entrepreneuriat. Nous avons gagné le combat des idées. » Rien que ça ! Si personne ne peut contester la prééminence idéologique du libéralisme, il est difficile d’en attribuer le seul « mérite » à Pierre Gattaz. En réalité, l’ex-dirigeant voit son organisation plus belle qu’elle ne l’est.

123 387 ENTREPRISES ADHÉRENTES SEULEMENT !

Le mandat de Pierre Gattaz a surtout été l’occasion de mesurer précisément la représentativité du Medef. Pendant des années, l’organisation patronale annonçait un chiffre d’adhérents gonflé à l’hélium (entre 700 000 et 800 000 entreprises), invérifiable en l’absence de comptage indépendant. Mais en 2017, la Direction générale du travail (DGT) a publié les premiers chiffres mesurant l’audience des organisations patronales. En réalité, le Medef ne compte que 123 387 entreprises adhérentes (5 fois moins qu’annoncé) et se retrouve relégué en troisième position, derrière la CGPME (près de 145 000) et l’U2P (petites entreprises, 150 605). Difficile dans ces conditions de s’exprimer au nom de l’ensemble des boîtes françaises… Grand prince, le gouvernement a bricolé une disposition sur mesure pour garantir au Medef sa suprématie sur les autres syndicats patronaux : le nombre de voix dont dispose chaque organisation patronale au sein de l’AGFPN, association gérant les fonds du paritarisme, se fonde pour 30 % sur le nombre d’entreprises adhérentes et pour 70 % sur le nombre de salariés employés par les entreprises. Ultramajoritaire parmi les grosses boîtes, le Medef se retrouve donc mécaniquement avantagé.

Peu représentatif, le Medef est aussi brocardé pour sa perte d’influence. Ce sont encore les plus libéraux qui en parlent le mieux. Jean-Charles Simon, ex-candidat à la présidence de l’organisation, rhabille pour l’hiver le malheureux Gattaz : « La seule chose positive (dans son bilan), c’est son amour de l’entrepreneuriat. Mais à part ça, je ne vois pas grand-chose. C’est un mandat pour rien. » (« Challenges » du 26 mai.)

Il est vrai que la moisson de Pierre Gattaz est plutôt maigre. Sur la forme, il a miné la crédibilité de son organisation par ses outrances verbales et ses fanfaronnades (le « pin’s » à 1 million d’emplois, etc.). Selon un récent sondage, 71 % des Français ont une mauvaise opinion des organisations patronales, Medef en tête.

Sur le fond, le Medef n’a pas réussi à exercer d’influence majeure au cours des dernières années. Pour le coup, ce n’est pas la faute de Pierre Gattaz : il est difficile de faire la preuve de son efficacité en tant que lobby patronal quand le meilleur défenseur du patronat siège à l’Élysée ! Un exemple parmi tant d’autres : l’idée du Cice (cadeau fiscal fait aux entreprises) n’a pas germé dans les cerveaux de stratèges patronaux, mais dans des esprits de technocrates. Selon certaines sources, c’est Emmanuel Macron lui-même, alors secrétaire général adjoint de l’Élysée, qui aurait soufflé l’idée au président François Hollande en 2012.

DES LOBBYS DE L’OMBRE BIEN PLUS PUISSANTS

Par ailleurs, le Medef semble de plus en plus pris de vitesse par d’autres lobbys, moins bruyants mais plus efficaces. C’est le cas de l’Afep (Association française des entreprises privées), fondée dans les années 1980. Un de ses permanents explique ainsi dès 2008, avec un brin de forfanterie : « Le Medef a un président qui parle dans les médias. Nous, on n’est pas du tout là-dedans, on ne fait pas de grands développements, de grands discours. (…) On essaie de développer une compétence technique, on arrive avec de jolis amendements… (…) On dit (aux responsables politiques – NDLR) : “Tel dispositif fiscal, on le veut. »

Enfin, certaines dispositions législatives vont vraisemblablement limiter l’influence des syndicats au sens large, patronaux comme salariés. À plusieurs reprises, Emmanuel Macron a dit tout le mal qu’il pensait du paritarisme et annoncé son intention de réformer profondément le système. Au sein du patronat, la question fait débat, mais le paritarisme représente un outil d’influence et financier non négligeable. En 2016, 12,2 millions d’euros de crédits ont été alloués au Medef au titre du paritarisme, soit environ un quart de son budget.

En attendant, Pierre Gattaz ne sera pas resté longtemps sans strapontin. Il vient d’être élu triomphalement à la tête de Business Europe, un lobby patronal européen. Corporate Europe Observatory (CEO), une ONG spécialisée dans l’étude des groupes d’influence bruxellois, donne une idée de la bête : « Vous êtes en présence du groupe de lobbying d’entreprises le plus important de l’Union européenne et le contenu de ses documents d’orientation politique ressemble bien souvent étrangement aux positions officielles de l’Union européenne. »

L’ONG donne une illustration du pouvoir de Business Europe : « Il suffit de s’intéresser aux négociations du TTIP/Tafta, l’accord de libre-échange entre les États-Unis et l’Union européenne, et son jumeau, le Ceta avec le Canada, pour voir que la proposition de “coopération réglementaire” qui y figure (concept très controversé puisqu’il invite le secteur privé à la table des législateurs “dans le but fondamental de corédiger la législation”) est un copier-coller de celle de Business Europe et de ses alliés. »

Pierre Gattaz n’est pas le premier dirigeant du Medef à poursuivre sa carrière au sein de Business Europe. Ernest-Antoine Seillière avait, par exemple, suivi la même trajectoire. Comme quoi, le Medef n’a pas perdu toute utilité !

ET LE GAGNANT EST…

Au terme d’un suspense éprouvant, c’est finalement Geoffroy Roux de Bézieux (56 ans) qui a été élu président du Medef. Face à Alexandre Saubot, le « monsieur Social » du patronat, Roux de Bézieux, a rassemblé 55,8 % des voix. Catholique fervent, ce fils de banquier qui se veut « Macron-compatible » défend des positions libérales classiques, très proches de celles de son concurrent malheureux : baisse des cotisations sociales, baisse de l’impôt sur les sociétés, décentralisation du « dialogue social » au niveau de l’entreprise… Ça tombe bien, c’est précisément le projet d’Emmanuel Macron !
Cyprien Boganda
Article tiré de l’Humanité  le 15 juillet 2018
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