“La loi sur ‘l’Etat nation juif’ est un apartheid léger, qui ne dit pas son nom”

Avraham Yehoshua, figure littéraire israélienne, réagit vivement à la loi de “l’Etat nation juif”, retirant à la langue arabe le statut de langue officielle au même titre que l’hébreu. Selon le romancier, les nationalistes tentent par ce biais de protéger l’identité juive au moment où les territoires palestiniens seront annexés.

Grande figure de la littérature israélienne, né en 1936 dans une famille séfarade implantée de longue date à Jérusalem, Avraham Yehoshua est consterné par le vote de la Knesset qui, en établissant la loi de « l’Etat nation juif », retire à l’arabe son statut de langue officielle aux côtés de l’hébreu, et permettra de légaliser des localités fermées aux Arabes israéliens.

Le vote de cette loi dégrade le statut de la langue arabe. Qu’en pensez-vous ?
C’est très injuste envers une population si importante, deux millions de personnes en Israël et deux millions et demi dans les territoires occupés, des territoires dont tout le monde sait aujourd’hui qu’ils seront finalement annexés par Israël. La question de la langue arabe a toujours été très importante pour le mouvement sioniste. Il y avait aux origines d’Israël d’excellents orientalistes qui disaient : « On doit apprendre l’arabe, car ce ne sont pas seulement nos ennemis mais aussi nos voisins. » Mon père était professeur et traducteur d’arabe. Quand j’étais élève à l’école primaire, l’arabe était obligatoire.

Et aujourd’hui ?
Le fait que beaucoup d’Israéliens ne connaissent pas l’arabe et ne veulent pas le connaître, alors que la majorité des Arabes israéliens parlent parfaitement hébreu, que des écrivains arabes écrivent en hébreu, crée une relation foncièrement inégalitaire. C’est très malheureux qu’on inscrive dans cette nouvelle loi un texte qui va justifier l’aliénation de la langue arabe.

Le président Rivlin a essayé de s’y opposer ?
Evidemment, parce que même s’il est de droite, c’est un esprit libéral, ouvert. Il est le fils d’un grand professeur orientaliste, ami de mon père, qui a traduit le Coran, et Les Mille et une nuits, en hébreu.

En s’appuyant sur cette loi, les colons pourront dire : « On ne veut pas de vous chez nous ».

Comment expliquez-vous que la Knesset ait trouvé une majorité pour cette loi ?
La Knesset est devenue une assemblée dominée par l’extrême-droite et les nationalistes.  Après 70 ans d’existence d’Israël, nous savons très bien que nous avons un Etat juif, c’est une évidence, pourquoi le proclamer ? Nous savons aussi que nous avons une grande minorité arabe qui, jusqu’à maintenant, malgré toutes les guerres entre le monde arabe et Israël, est restée dotée des droits citoyens. Cette loi super-nationaliste prépare à l’idée que le principe de deux Etats est fichu, qu’il y aura annexion. Tout le monde le sait, y compris la gauche, et même les Palestiniens — d’ailleurs, je ne pense pas qu’il veuillent d’un Etat. Arrivera un moment où on accordera le statut de résident ou même la citoyenneté israélienne aux Palestiniens de Cisjordanie. Et c’est en prévision de ce moment que cette loi entend défendre l’identité juive.

En quoi cette loi prépare cela ?
Elle autorise la création de communautés séparées selon des critères de confession ou de nationalité. Cela anticipe le fait que les Arabes de Cisjordanie, pourraient dire, après l’annexion : « Maintenant, chez nous c’est aussi chez vous, vous avez imposé un seul Etat, alors nous voulons être avec vous dans les mêmes villes. » En s’appuyant sur cette loi, les colons pourront dire : « On ne veut pas de vous chez nous, vous ne pouvez pas acheter de maisons, parce que vous aller abîmer le caractère juif de notre communauté. » C’est un apartheid léger, qui ne dit pas son nom. Une communauté religieuse pourra aussi dire à un laïc qu’elle ne veut pas de lui. Chaque juif pourrait dire, je ne veux pas tel juif… Bien sûr, c’est de la théorie, contredite par la réalité : le pays est petit, toutes les communautés sont imbriquées, on n’est pas dans les grands espaces du Canada.

Pourquoi ce rêve de les séparer ?
C’est bien sûr dirigé contre les Arabes palestiniens. Mais là aussi, c’est inapplicable. Car à Jérusalem, à Haïfa, dans des villes entières, les populations juive et arabe sont mélangées.

Comment cette décision est-elle vécue à gauche ?
Il y a en Israël quelque chose de la folie nationaliste que vous voyez aussi chez vous, dans les pays de l’Est européen, cette crainte d’une perte de souveraineté. On le voit également avec Trump en Amérique.

C’est tragique, parce que nous vivons au cœur du monde arabe.

Pourquoi la gauche ne s’exprime-elle pas plus fort ?
Parce que beaucoup pensent que cette loi n’est pas applicable, que ce n’est que du discours. La droite aime le discours. Je ne pense pas que cela changera grand-chose au statut de la langue arabe, les juifs venus du monde arabe parlent arabe, et les Arabes israéliens ont la force du bilinguisme. Des journalistes arabes écrivent dans les journaux israéliens un hébreu parfait. Et, en Cisjordanie même, 150 000 ouvriers viennent chaque jour travailler en Israël, ils sont bien obligés de parler hébreu.

Comment se fait-il que les Séfarades qui ont une bonne connaissance du monde arabe développent cet état d’esprit séparatiste ?
C’est une tragédie, mais les juifs orientaux n’ont pas de respect pour la culture arabe d’où ils viennent. Les juifs allemands sont arrivés en Israël en disant que la culture allemande, ce n’était pas Hitler, mais Thomas Mann et Beethoven. Malgré le nazisme, ils n’ont pas voulu rejeter leur culture. Les juifs orientaux, bien qu’ils connaissent la langue arabe, ont honte de cette culture. Ils rejettent une part de leur identité. C’est tragique, parce que nous vivons au cœur du monde arabe. C’est ce que j’avais exprimé dans mon roman, La Mariée libérée. Vraiment, cette loi est une tentative pathétique de flatter l’esprit nationaliste qui règne en Israël. Il y a, au Likoud, des membres semi-fascistes qui pensent que, par une loi, ils pourront lutter contre les caractéristiques d’un Etat binational. Mais sur le terrain, c’est déjà un Etat binational…

Photo : Justin Jay
Propos recueillis par Vincent Remy
Article tiré du Monde  le 20 juillet 2018

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