« L’enjeu, c’est de désenclaver les camps »

France 3 diffuse lundi soir un documentaire qui pose la nécessité de penser les camps de réfugiés autrement que comme des lieux temporaires. Un changement de paradigme qui serait bénéfique aussi bien pour les réfugiés eux-mêmes que pour les riverains. Entretien avec le réalisateur, Antarès Bassis.

Vous avez nommé le documentaire « La Ville Monde », d’où vous est venue l’idée ?
Antarès Bassis : Quand j’ai commencé à m’intéresser à ces villes informelles qui se sont créées dans le nord de la France, que ce soit la Jungle de Calais ou « La Linière » à Grande-Synthe, on observait la formation d’un certain mélange culturel. Les populations qui s’installaient à côté des villes étaient assez variées, et donc susceptibles d’apporter une richesse culturelle nouvelle, à l’instar de ce qui se réalise dans le cadre des grandes métropoles cosmopolites.

Vous ne faites pas témoigner d’habitants de Grande-Synthe, pour quelle raison ?
La population de Grande-Synthe était est très accueillante, au contraire des édiles de Calais qui essaient de stigmatiser la situation auprès de leurs administrés. Mais il faut dire aussi que le camp de Grande-Synthe  était un peu excentré  et surtout qu’il ne leur était pas ouvert, seulement aux bénévoles. Du coup, les habitants des alentours ne pouvait s’y rendre et se mélanger. s’y rendent peu. D’où l’absence de témoignages dans le film. Néanmoins, comme vous avez pu le constater, j’ai fait intervenir la directrice de l’école Francisco Ferrer de Grande-Synthe. Sa présence permet une certaine représentation des riverains et justement pousser la reconnaissance de ce lieu comme un quartier de la ville comme un autre.

L’action des élus locaux, et principalement du maire Damien Carême, est mise en avant dans le documentaire, mais l’Etat semble absent. Qu’en est-il vraiment ?
Dans mon documentaire, l’État joue un peu comme un personnage off, hors champ, tout en étant assez présent par rapport à l’évolution du camp, dans la mesure où il influe sur sa pérennisation, d’une manière contradictoire et paradoxale. Il ne faut pas oublier que ce camp n’avait pas été souhaité par l’État. Je tiens à préciser que ses représentants n’ont jamais souhaité témoigner, malgré mes multiples sollicitations

Sur le fond, comment ce camp devrait-il selon vous être appréhendé ?
Un camp n’est jamais qu’une première solution face à une urgence, mais quand il est nécessaire il faut parvenir à dépasser cette conception afin de penser quelque chose sur le long terme, qui profite autant aux réfugiés qu’aux habitants de la ville. Il s’agit en fait de désenclaver le camp, comme l’explique très bien Cyrille Hanappe.

Tout au long de votre documentaire, le spectateur est porté par l’utopie de Cyrille Hanappe : que le camp soit intégré à la commune en tant que quartier, à part entière. Mais cette vision paraît s’éteindre avec la destruction du camp par un incendie, et également du fait du manque d’engagement de l’Etat. Comment reconstruire une vision à long terme pour l’accueil des réfugiés ?
Je trouve Cyrille Hanappe davantage pragmatique qu’utopique. Et pour moi il apporte des solutions jamais écoutées. Cela fait déjà plusieurs décennies qu’apparaissent ces petits camps, et à chaque fois on pense qu’ils n’ont pas vocation à être autre chose que des lieux temporaires. Or, si l’on quitte la France pour regarder ce qui se passe dans le monde, on constate que la moyenne de vie d’un camp se situe généralement entre 25 et 50 ans. Donc, ne faut-il pas intégrer la nécessité d’une projection sur du moyen – long terme, et penser les solutions en conséquence, plutôt que de rester dans le déni ?

Vous donnez l’exemple du camp de Ritsona en Grèce, qui a su se doter d’une structure stable, avec une population qui s’investit dans son quotidien. Est-ce transposable dans le nord de la France, ou ailleurs ?
Je pense que c’est un exemple qu’on devrait reproduire dans n’importe quelle ville. Quand on donne l’opportunité aux personnes de s’investir dans l’espace, il peut y avoir une dynamique à l’intérieur du lieu en question, mais aussi au-delà, sur les échelons locaux et régionaux. Dès lors, les populations retrouvent fierté et confiance en elles. En Grèce, le pays a été confronté à des flux d’immigration très important. Ils ont très longtemps réfléchi de manière temporaire, avec de simples tentes. Mais finalement, dans certains endroits, ils se sont rendus compte que cela ne permettait pas des conditions dignes. Il faut permettre aux populations concernées de retrouver un lien sain et même de l’autonomie. C’est l’intérêt de tous.

LA VILLE MONDE. DOCUMENTAIRE / France 3 / LUNDI 23 JUILLET / 23H25

Entretien réalisé par Juliette Soulignac
Article tiré de l’Humanité  le 21 juillet 2018
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