Edito de Denis Sieffert – Benalla : La faillite d’un système

Il n’est pas difficile d’établir un lien entre ce que nous dit l’affaire Benalla et la façon dont le président de la République a mené ses fameuses « réformes ».

A en croire les premiers échos venus de l’Élysée, l’affaire Benalla, qui nous occupe en cette toute fin de mois de juillet, serait la conséquence d’un malheureux « dysfonctionnement » des services de l’État. Cette histoire de garde du corps présidentiel qui se fait passer pour un policier pour aller tabasser des jeunes gens en marge de la manifestation du 1erMai, ce serait une simple bavure administrative. Or, nous sommes sans doute beaucoup à penser tout le contraire : il ne s’agit pas de dysfonctionnement mais, hélas, de « fonctionnement ». Il ne s’agit pas – ou pas seulement – d’une faute commise par un directeur de cabinet élyséen qui a voulu plaire à son patron, ni de la folie d’un aventurier qui aurait réussi à tromper son monde. Non, Alexandre Benalla fait pleinement partie du système Macron. Il en est le révélateur. Adoubé par le président de la République, il a fini par se croire tout permis, parce que jusqu’ici, en effet, tout lui a été permis. Il ne lui serait d’ailleurs rien arrivé de fâcheux si quelques photographes amateurs armés de leur téléphone mobile n’étaient pas passés par là, et si la presse n’avait pas sorti l’affaire. Puisque, nous le savons tous, entre le 1er mai, jour des faits, et le 18 juillet, jour de parution de l’article du Monde, il ne s’est à peu près rien passé pour lui, sinon un simulacre de sanction. Non, cette affaire n’est pas un accident mais l’illustration d’un système. Celui d’un président de la République parvenu au pouvoir par un incroyable concours de circonstances, soutenu certes par les forces de l’argent, et une grande partie des médias, mais sans mouvement politique structuré, et sans tradition.

Ce qui a fait de lui aux yeux de ceux qui l’ont suivi ou rejoint la seule source de pouvoir. Paraître dans sa proximité suffit à conférer une sorte de légitimité dans les cercles étroits situés au sommet de l’État. Alexandre Benalla a compris cela. On devine la suite : il voulait être promu lieutenant-colonel, à 26 ans, sans aucun état de service, il a été promu ; il voulait un brassard de police, on lui a concédé un brassard de police ; il voulait une belle voiture de fonction, avec gyrophare, on ne pouvait la lui refuser. Il voulait un logement de fonction dans les appartements secrets de la République… Il voulait un salaire de ministre… Il a tout eu. Qui lui a accordé ces attributs de la médiocre puissance sociale ? Pas toujours Macron lui-même, bien sûr, mais des collaborateurs zélés convaincus que les désirs d’un personnage aussi proche du chef de l’État étaient des ordres. L’affaire Benalla nous donne l’image d’un pouvoir ignorant les procédures, transgressant à sa guise les usages, court-circuitant les échelons intermédiaires bientôt réduits à néant. Un pouvoir déréglementé, à l’image de la société dont Emmanuel Macron rêve pour notre pays. 

Un système politique dans lequel les prébendes sont distribuées par un patron qui ne se connaît pas de contradicteurs. Il n’est pas difficile d’établir un lien entre ce que nous dit l’affaire Benalla et la façon dont le président de la République a mené ses fameuses « réformes », négligeant les syndicats, pour imposer au pays des transformations sociales aussi brutales qu’irréversibles. Il faut dire aussi que le système Macron s’emboîte parfaitement dans les institutions de la VeRépublique. Des prébendes, et des systèmes parallèles, de Gaulle et Mitterrand – pour ne citer qu’eux – en ont usé. Mais la société était autrement plus stable, et la légitimité du chef de l’État enracinée dans l’histoire. « Le monopole de la violence légitime » qui, selon Max Weber, définit tout pouvoir, reposait sur une tout autre légitimité. Le système Macron n’est pas « parallèle », il est le système. Le jeune Président aimerait étendre cette table rase administrative, qui visiblement règne à l’Élysée, à tout notre paysage politique. C’est bien pour cela que, depuis un an, les syndicats sont méprisés, et les parlementaires tout autant. C’est cela que le chef de l’État paye avec l’affaire Benalla.

Les oppositions peuvent enfin faire leur travail. Et elles ne s’en privent pas ! Le 23 juillet, les députés membres de la commission d’enquête ont poussé dans leurs retranchements Gérard Collomb et le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, lesquels ont joué médiocrement la même partition : on ne savait rien, c’est à l’Élysée que tout s’est décidé. Les caves se rebiffent. Comme se sont vengés les fonctionnaires de police qui ont contribué à identifier Benalla sous le casque du CRS. On ne sait pas comment Emmanuel Macron va se tirer de ce mauvais pas. Après une seule petite semaine de révélations quotidiennes, est-on au bout de nos surprises ? Benalla est-il un homme seul, un opportuniste qui a compris que le pouvoir personnel pouvait être finalement la faiblesse de Macron ? Machiavel conseillait déjà au Prince de se méfier des mercenaires. Ou bien est-il la partie émergée d’un système de police libre de toute hiérarchie, comme le laisse supposer l’implication de deux ou trois acolytes ? Quoi qu’il en soit, cette affaire constituera à n’en pas douter un tournant dans le quinquennat. Macron y laissera une bonne part d’une légitimité déjà bien entamée.

Denis Sieffert
Article tiré de Politis . le 25 juillet 2018

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