Philippe Martinez – « Le gâteau à partager existe »

Après les manifestations contre les ordonnances Travail en 2017 et la grosse bataille contre la privatisation de la SNCF cette année, le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez vient d’être reçu avec les leaders syndicaux et patronaux par le président de la République Emmanuel Macron. Pour La Marseillaise, il revient sur l’année écoulée et les enjeux à venir.

«  On a indiqué au patronat qu’il faut reprendre les négociations pour avoir des droits interprofessionnels, un tronc commun pour tous les salariés »

« Je suis convaincu que le gouvernement est intervenu pour que la négociation s’arrête à Air France car ça lui est insupportable qu’on puisse évoquer une augmentation des salaires »

Contrer la volonté de casse du modèle social d’Emmanuel Macron : la lourde tâche de Philippe Martinez.

La Marseillaise : Que retirez-vous de votre rencontre avec Emmanuel Macron ?

Philippe Martinez : Contrairement à ce qu’il dit, le président de la République est attentif aux sondages d’opinion. Vérifiant la baisse de sa côte de popularité, notamment sur les questions économiques et sociales, il a voulu faire une opération de communication, en montrant qu’il était ouvert aux syndicats. Mais mon option est de voir avant de croire. Or, pour l’instant, il n’y a rien de nouveau..

Qu’a-t-il dit concrètement ?

Il nous a expliqué qu’il avait été un peu brutal, ce sont ses propos, dans la mise en œuvre d’un certain nombre de ses promesses durant la première année de mandat. Il a reconnu qu’il n’avait pas pris assez le temps de prendre l’avis des syndicats. Ce sont des mots. Je lui ai répondu que, derrière, il fallait des actes. Or, quand la CGT lui propose d’augmenter le Smic ou les pensions des retraités, il répond négativement, parce que les entreprises françaises doivent garder leur compétitivité. C’est un exemple, significatif, du décalage entre les mots et le contenu.

Il a annoncé de nouvelles rencontres bilatérales pour la rentrée ?

Des bilatérales et ce qu’il appelle des concertations, on en a eu beaucoup l’année dernière. La question n’est pas uniquement de nous recevoir mais de nous écouter. La CGT a fait beaucoup de propositions l’an passé. Aucune n’a été retenue. Je lui ai donc rappelé que les concertations ne voulaient rien dire si on ne prenait pas en compte une partie de l’avis des syndicats et de leurs propositions.

Qu’a-t-il répondu à votre proposition de parler de la répartition des richesses ?

J’ai rebondi sur une de ses phrases devant le Congrès : « Pour partager le gâteau, encore faut-il qu’il y ait un gâteau. » Je lui ai dit qu’il y en avait un et qu’il était énorme, rappelant que les entreprises françaises avaient fait 100 milliards de bénéfices l’année dernière. Or, la plus grosse partie est allée aux actionnaires. Rien pour les salariés. Mais Macron considère que cette richesse est bien répartie.

Vous avez rencontré les autres syndicats de salariés et les représentants du patronat. Quelle stratégie est en train de se mettre en place ?

L’objectif de ces rencontres est de réaffirmer que les syndicats sont importants et légitimes pour représenter le monde du travail.

J’ai aussi insisté sur une idée avec mes homologues : les droits collectifs sont importants, ils évitent le dumping social et donc il y a nécessité de reprendre les négociations pour avoir des droits interprofessionnels. Car ces droits, un tronc commun pour tous les salariés, sont mis à mal par les ordonnances adoptées l’année dernière. Cette idée semble partagée, après on verra dans l’avenir. Mais c’est ce que, syndicats de salariés, on a indiqué au patronat.

Chômage, retraite, protection sociale… sont présentés comme les dossiers à venir. Comment abordez-vous cette rentrée sociale ? Avec quelle stratégie ?

Ce sont les dossiers du gouvernement. On va être vigilant à ses annonces mais on veut aussi notre propre agenda. J’ai évoqué la question des salaires, des pensions, des minima sociaux qui sont d’actualité, mais il y a aussi la question des services publics. Nous allons installer dans le paysage nos propres propositions en matière de service public. Nous avons par exemple chiffré le besoin d’emplois dans la santé publique à 200 000. Voilà un gisement d’emplois important. Nous allons imposer des initiatives qui mettent en avant les revendications des salariés. On réfléchit à une journée interprofessionnelle la plus unitaire possible fin septembre, début octobre. C’est acté.

Qu’avez-vous retenu du discours de Macron à Versailles ?

Qu’il ne voulait pas changer de politique. Son discours est toujours le même, partant de grands principes très intéressants, la solidarité, l’équité, l’égalité… Mais c’est pour mieux les dévoyer. Il est en train de casser la notion de solidarité qui est l’histoire de notre pays. Il s’attaque à la solidarité inter-générationnelle, entre ceux qui ont des moyens et ceux qui n’en ont pas… Concernant la retraite par exemple, on va vers un système qui va pénaliser tous ceux qui n’ont pas des carrières complètes et je pense singulièrement aux femmes. Car le célèbre « un euro cotisé égale un euro de retraite » pénalise évidemment ceux qui n’ont pas de carrière complète.

Quel regard portez-vous sur le conflit à la SNCF ?

Il a permis de replacer la question du service public du ferroviaire dans les débats. Il a montré son utilité pour les voyageurs, posé la question du fret… Ce qui est intéressant quand on voit le gouvernement vouloir inscrire dans la constitution les questions d’environnement tout en favorisant de plus en plus le transport routier de marchandises. Ce conflit a également permis que l’État reconnaisse qu’il était responsable de la dette de l’entreprise et qu’il ré-injecte de l’argent pour en résorber une partie. Ceci dit, 80% des questions que nous avions posées durant ce conflit demeurent.

Et votre analyse sur la stratégie syndicale ?

La stratégie impulsée par la CGT me semble intéressante parce que elle a permis que le conflit dure, avec beaucoup d’agents de la SNCF qui ont participé. Pas toujours en même temps, mais on estime que 60 à 70 % du personnel a agi au moins une fois pendant cette période de trois mois, ce qui est énorme. Cela s’est aussi vu dans le vote’action du personnel, tant sur la participation que dans le résultat. Ces périodes de grève conjuguées à des périodes de travail ont permis de garder le lien avec les usagers.

Quid de l’autre gros conflit également en intersyndicale à Air France ? Pourquoi cette fin brutale alors que la direction semblait plier ?

C’est un conflit qui a duré longtemps et qui est aujourd’hui entre parenthèses. On a obligé la direction à reconnaître des pertes de pouvoir d’achat des salariés face à une entreprise qui dégageait de nombreux bénéfices. Je suis convaincu que le gouvernement est intervenu pour que la négociation s’arrête car les syndicats avaient obtenu des avancées. Il est intervenu car ça lui est insupportable qu’on puisse évoquer la question de l’augmentation générale des salaires. En l’état actuel, l’intersyndicale a estimé que comme il n’y avait plus d’interlocuteur à la tête de l’entreprise – la PDG assurant l’intérim – elle attendrait la nomination d’un ou d’une nouvel (le) PDG pour reprendre les discussions. Nomination qui devrait intervenir rapidement maintenant. En cas de nouveau désaccord, les syndicats et le personnel seront très remontés.

Le contrat de chantier était présenté dans les ordonnances pour les PME, au final c’est une branche énorme qui s’en empare ?

C’est la preuve que le gouvernement nous a menti. On en était convaincu et on avait alerté sur le fait qu’ils allaient généraliser ces contrats. Certes, la métallurgie est assez en pointe dans l’anti-social. Outre ces contrats cassant les CDI, elle propose de modifier complètement les questions du temps de travail, d’imposer pratiquement le travail obligatoire un samedi sur deux… Mais si elle se lâche, c’est parce que les ordonnances le lui permettent.

Derrière ces contrats de chantier, c’est la question de la précarité qui est posée. Face à la multiplication des CDD de courte durée, on demande que les entreprises qui en abusent soient taxées avec un malus. La réponse de la métallurgie a été de se saisir de ce que lui offre le gouvernement pour généraliser les contrats de chantier afin de cacher cette précarité. Ce qui montre bien que ces ordonnances sont d’abord faites pour le patronat qui sait les saisir pour remodeler les droits collectifs dans les branches.

Pourtant, le gouvernement ne cesse de répéter qu’il veut moins de CDD courts ?

Il le répète depuis six mois mais n’a jamais rien fait. Si ce n’est de dire qu’il faut négocier branche par branche. Or, comme je l’ai rappelé au président de la République, c’est un sujet qui doit être abordé par filière. La réalité est que par le biais de la sous-traitance, le sale boulot est délégué d’une branche à l’autre. Le gouvernement le sait mais ferme les yeux.

C’est pour cela que l’on a demandé à Emmanuel Macron d’avoir des règles plus claires de régulation entre les donneurs d’ordre et les sous-traitants. On est rejoint sur le sujet par l’U2P qui représente les petites entreprises. Ce sont de vraies questions sur lesquelles le président de la République reconnaît qu’il y a un problème. Mais on n’avance pas.

Les syndicats allemands ont obtenu quelques avancées. Cela vous est-il utile ?

Quand, en Allemagne, des entreprises disent, certes sur la base du volontariat : « vous pouvez travailler 28 heures », c’est utile. Cela montre qu’on n’est pas des utopistes quand on réclame le passage aux 32 heures. C’est plutôt intéressant mais on reste lucide sur le fait, qu’en Allemagne, il y a un monde du travail à deux vitesses.

Votre commentaire sur la rencontre de Macron avec les 100 plus grands patrons de France ?

Que leur a-t-il dit ? Le message était en gros « soyez sympas, aidez-nous ». Rien de contraignant. Cela fait des décennies que cela dure… Et que cela ne marche pas. Les entreprises obtiennent des subventions puis licencient, ferment… Sans qu’on ne leur demande jamais de rembourser. Il ne faut pas les gronder, juste leur mettre des règles strictes. L’État ne doit pas tout faire mais il a un rôle important pour fixer des règles du jeu. Et sanctionner ceux qui ne les respectent pas.

Entretien réalisé par Angélique Schaller
Article tiré de la Marseillaise  le 30 juillet 2018

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