Parlez-vous manager ? « Sortir de sa zone de confort », des mots rusés pour vous faire trimer

Sortez de votre zone de confort, des entreprises aux administrations, les salariés entendent fréquemment cette injonction. Ce petit refrain aux allures de consignes de développement personnel est une manière commode de demander d’en faire toujours plus avec moins.

Au cours des dernières années, l’injonction à « sortir de sa zone de confort » s’est imposée comme un véritable gimmick dans le langage managérial. En juin dernier, le magazine professionnel « LSA », spécialisé dans la distribution, titrait ainsi son portrait d’un haut cadre « Un manager qui aime sortir de sa zone de confort ». Cette expression n’est pas réservée aux seuls cadres du privé, mais gagne le secteur public, les associations. Au moment où s’engage une réforme de l’audiovisuel public, nul doute que les salariés de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) ou de Radio France seront invités eux aussi à « sortir de leur zone de confort ». Pareil pour les infirmières qui travaillaient dans un service et qui œuvrent maintenant dans des pôles d’activités. Leur charge de travail augmente, elles ne peuvent pas avoir le même suivi des patients qu’auparavant en pouvant être affectées selon les besoins dans plusieurs services. Leur refus d’assurer un travail de moindre qualité sera balayé, présenté comme une classique résistance au changement.

Rétifs au changement, gare à vous !

Depuis plus de quinze ans, accompagner la conduite du changement est d’ailleurs devenu une profession, le « consultant en conduite de changement » figure même dans le répertoire des métiers décrits par l’Onisep. Si vous refusez le changement – bon par essence –, c’est non seulement que vous êtes un horrible archaïque, mais que vous ne voulez pas prendre de risques, vous êtes attachés à votre petit train-train…
« Pour demander à un salarié de faire une tâche qui n’est pas valorisée, ou de travailler davantage, il va être invité à “sortir de sa zone de confort” », décrit Ali Ould-Yerou, délégué syndical chez Capgemini. « Cette phrase peut aussi être répondue aux membres d’une équipe à qui on demande de faire à huit le travail de douze. Pendant quelques semaines, ils ont accepté “une charrette”, n’ont pas compté leurs heures, mais, au bout de trois mois, ils en ont assez et souhaitent retrouver un rythme de travail normal », ajoute-t-il. « C’est pour le manager un moyen de s’aménager un moment de respiration dans une conversation un peu tendue. Quelques années auparavant, il aurait dit “tu ne m’aides pas” », s’amuse le syndicaliste. « C’est aussi une façon de renvoyer sur l’individu la responsabilité des difficultés. Ce n’est pas l’organisation du travail qui est en cause, mais le salarié qui ne veut pas sortir de sa zone de confort », souligne Emmanuel Andreu, expert auprès des comités d’entreprise au sein du cabinet Tandem.

Utile infantilisation

Cette injonction n’est pas seulement réservée aux entretiens avec le N + 1. « L’expression « sortir de sa zone de confort » est partout, des séminaires aux documents d’entreprise. Il est même souvent précisé « pour grandir, il faut savoir sortir de sa zone de confort », souligne Danièle Linhart, sociologue et auteure notamment de « la Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale ». « L’utilisation de ce verbe “grandir” est profondément révélatrice. Ici, ce n’est pas la société qui doit grandir, mais le salarié décrit un peu comme un enfant. L’entreprise est là pour l’y aider. » Une autre expression accompagne souvent « sortir de sa zone de confort », c’est « se challenger », soit en français « se dépasser ». Le travail n’est pas une manière de gagner sa vie, mais une aventure. L’entreprise n’est donc pas là pour produire des choses, elle ne fournit pas seulement un travail. « Elle devient la nouvelle Église. Elle ne vous propose pas moins que de vous réaliser vous-même », insiste Vincent de Gaulejac, sociologue et auteur notamment du « Capitalisme paradoxant ». Tout un programme !
Bonne nouvelle toutefois, la novlangue managériale peut se retourner et devenir un outil de luttes. Ali Ould-­Yerou s’amuse ainsi à l’utiliser dans ces échanges avec sa direction. « Au moment où je transmettais comme deux ou trois fois dans l’année les frais de déplacement liés à mon mandat syndical, ma responsable des ressources humaines les contestaient. Je lui ai répondu que je comprenais bien son souci d’économie, que je ne voulais pas la sortir de sa zone de confort. Ça l’a complètement déstabilisée. Les directions ont l’habitude de prononcer ces mots, pas de les entendre ! »
Mélanie Mermoz
Article tiré de l’Humanité  le 4 août 2018
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