Birmanie – 30 ans après le soulèvement contre la dictature, le passé hante encore

Le 8 août 1988, une grève générale marquait le cœur du plus grand soulèvement pro-démocratie qu’ait connue la Birmanie face à la dictature. Trente ans après, les anciens participants continuent de demander justice.

Malgré les années, l’émotion est toujours forte chez Toe Kyaw. En 1988, il est étudiant en médecine à Rangoon. Dès le mois de mars, il prend part aux premières manifestations contre le régime. « A cette époque, c’était un vrai dilemme dans l’esprit des gens, partagés entre leurs envies et leurs peurs, à cause de la dictature », raconte Toe Kyaw, aujourd’hui âgé de 52 ans, les yeux émus, « mais nous voulions du changement, une vie meilleure, même si beaucoup ne comprenaient pas grand-chose à ce moment-là à la démocratie et à la politique ».

Le 8 août 1988, une grève générale est organisée dans le pays, entraînant des milliers de personnes dans les rues birmanes. « Nous étions en colère après avoir vu la réponse très violente du régime face aux étudiants », se rappelle Ma Thi da, aujourd’hui écrivaine et éditrice, dans les locaux de son journal, dans un centre commercial de Rangoon. Etudiante en médecine à l’époque, elle travaille alors à l’hôpital général de la ville où arrivent de nombreux manifestants blessés ou tués par les tirs de l’armée. « On a vu des corps incinérés en secret sans prévenir les familles, portant des traces de balles », ajoute la Birmane, tenant un livre édité pour le 30e anniversaire du soulèvement, avec des photographies des manifestations : « c’est impossible d’oublier ces images ».

Reconnaissance du mouvement

Près de 3 000 manifestants ont été tués par l’armée lors de ce soulèvement, dont l’histoire n’est pas enseignée à l’école. Il y a quelques jours, Toe Kyaw s’est rendu dans la capitale Naypyidaw pour inviter en personne la dirigeante Aung San Suu Kyi, le président du pays, et les parlementaires pour les cérémonies du 30e anniversaire. « Aung San Suu Kyi nous a répondu qu’il vaudrait mieux qu’elle ne vienne pas », raconte l’ancien leader étudiant de 1988, avant de se demander : « Dans quelle mesure le gouvernement civil pourrait nous montrer son soutien face aux militaires ? » En Birmanie, l’armée contrôle trois ministères-clés dont celui de l’Intérieur.

« Aujourd’hui, Aung San Suu Kyi pense qu’il faut oublier et avancer », explique Letyar Tun, qui avait 16 ans lorsqu’il a participé au soulèvement de 1988, avant d’être envoyé en prison à deux reprises. Mais pour d’anciens manifestants, il faut une justice transitionnelle, un processus qui aide les pays sortant d’une dictature à faire face à leur passé. Sans cela, pour Ma Thida, il n’y aura jamais de paix durable dans le pays. « On a besoin de documentation, savoir combien de personnes exactement sont mortes, combien on a souffert », réclame-t-elle. « Des anciens commandants de l’époque sont toujours en vie, à des postes à haute responsabilité : ils devraient au moins s’excuser, et reconnaître ce qu’ils ont fait », ajoute Letyar Tun.

Justice

De nombreux anciens activistes de 1988 espéraient davantage d’Aung San Suu Kyi dont le premier discours en public a eu lieu pendant le soulèvement. Le 26 août, la Birmane, revenue dans le pays quelques mois auparavant pour s’occuper de sa mère malade, prend alors la parole devant 500 000 personnes lors d’un rassemblement pour demander un gouvernement démocratique. « A l’époque, on avait un avis mitigé sur Aung San Suu Kyi », se rappelle Ma Thida, qui fut plus tard son assistante lors de sa campagne électorale. « Elle avait quitté le pays pendant longtemps, et d’un coup elle revenait. Est-ce qu’elle était vraiment intéressée par ce pays ? Mais son discours, c’était vraiment quelque chose », ajoute l’écrivain : « tout le monde s’est dit : on peut l’accepter comme notre leader ».

« Aujourd’hui, on se bat toujours pour être reconnus », regrette Toe Kyaw, qui a assisté à l’émergence du parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) en 1988, actuellement au pouvoir. Mais lors des élections de 2015, la LND écarte la plupart des anciens leaders étudiants de 1988 qui veulent concourir sur ses listes. « Peut-être que le parti avait peur d’eux, ils voulaient des candidats qu’ils pouvaient contrôler », avance Letyar Tun, pour qui la LND aurait dû inclure les anciens participants du mouvement.

De 1988 à 2020

Trente ans après, des leaders étudiants de l’époque ont donc choisi de fonder leur propre parti politique pour participer aux prochaines élections en 2020 face à la Ligue nationale pour la démocratie. Le nom, « Four Eight », en référence aux quatre « 8 » de la date du 08/08/88, a été refusé par la commission électorale. La raison : les critiques dénonçant l’appropriation politique d’un mouvement appartenant à tout le monde. « Même si ce parti gagne seulement cinq ou six sièges, au moins, cela apportera une voix discordante au Parlement », aujourd’hui dominé par la LND, espère Letyar Tun. Un avis partagé par Toe Kyaw, l’ancien étudiant en médecine qui n’a jamais pu finir ses études à cause de la prison. Trente ans après être descendu dans les rues, il veut continuer à se battre. « Aujourd’hui, confie-t-il, le pays ne ressemble pas encore à ce dont j’ai rêvé ».

 Photo : AFP – Raveendran
Sarah Bakaloglou
Article tiré de RFI  le 7 août 2018

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