L’impossible IVG en Argentine ?

En rejetant jeudi le projet de loi instituant l’avortement légal et gratuit approuvé par les députés, les sénateurs argentins pénalisent avant tout les femmes pauvres et isolées. La mobilisation féministe pourrait changer la donne…

Concurrentes sur le plan théologique, ennemies jurées sur le terrain pour récupérer la foi populaire, l’Eglise catholique et les sectes évangéliques se sont associées pour entraver l’adoption cette semaine de la loi sur l’IVG en Argentine. Le 20 novembre 2016, le pape François, lors du Jubilée de la miséricorde, avait concédé à tous les prêtres la faculté d’absoudre les femmes ayant commis le péché d’avortement. Cela ne l’a pas empêché, en juin 2018, deux jours après l’adoption de la loi IVG par la chambre des députés argentins, de durcir sa position de manière spectaculaire. Il est allé jusqu’à comparer l’IVG à un homicide d’enfants, ajoutant de surcroît que «tout le monde trouve scandaleux ce que les nazis on fait au nom de la pureté de la race alors qu’aujourd’hui on fait la même chose mais avec des gants blancs». Ses mots ont constitué une véritable incitation à la haine envers les personnes engagées dans la lutte pour l’IVG, en particulier contre les sénateurs s’étant prononcés en faveur du projet de loi adopté à l’Assemblée. Plusieurs d’entre eux furent victimes de menaces de mort, de graffitis dans les murs de leurs domiciles, de lettres d’injures…

Répondant à leur électorat provincial et conservateur, les sénateurs qui ont voté contre le projet de loi, l’ont fait en dépit d’une opinion publique majoritairement favorable à l’IVG. Chaque province dispose de trois représentants quel que soit son poids démographique alors que la province de Buenos Aires, la capitale et la banlieue y sont sous représentées (elles constituent plus du tiers de la population du pays).

Panique morale

Le combat livré par l’Eglise catholique et les sectes évangéliques était hautement symbolique : maintenir formellement la pénalisation. En réalité, l’interruption médicale de grossesse existe en Argentine depuis 1921, tout comme l’IVG en cas de viol de la femme. A chaque coup d’État, tout au long du XXe siècle, les militaires ont essayé de durcir les causes de dépénalisation. Avec le retour de la démocratie, l’Argentine reconnaît en 1984 l’autorité de la Cour interaméricaine des droits de l’homme qui considère qu’en cas de conflit entre la vie de l’embryon et la volonté de la mère, c’est cette dernière qui prévaut. Aussi, la Cour suprême nationale avait statué en 2012 que les médecins ne devaient pas solliciter une autorisation judiciaire pour pratiquer une IVG pour viol, la parole de la victime suffit.

La panique morale provoquée dans une partie de la population par le projet de loi est d’autant plus surprenante que la pratique de l’IVG clandestine existe depuis longtemps dans le pays. Très rarement un médecin fut condamné pour cette infraction. Les femmes de la bourgeoisie des grandes villes de l’Argentine ont toujours eu accès à l’IVG chirurgicale dans de très bonnes conditions sanitaires dans des cliniques privées moyennant 1 000 dollars environ. Ce sont souvent les mêmes qui ont manifesté contre le projet de loi puisque, comme le rappelait un grand médecin argentin, le docteur René Favaloro : «Les riches défendent l’avortement illégal pour le maintenir dans le secret et éviter ainsi la honte. Je suis fatigué de voir mourir les gamines pauvres pour que les dames puissent avorter dans l’ombre. Dans les bidonvilles, les filles crèvent pendant que les cliniques des quartiers élégants font fortune en enlevant du ventre la honte à celles qui ont de l’argent…»

Présenté comme un problème de philosophie morale par les sénateurs opposés à l’IVG, celle-ci constitue une question de santé publique. En Argentine, meurent uniquement les femmes pauvres et isolées. S’il n’existe pas de chiffres officiels, le ministre de la Santé a affirmé que les avortements clandestins constituent la première cause de mortalité maternelle. En Argentine sont pratiquées deux fois plus d’IVG qu’en France alors que sa population est de 44 millions d’habitants. La vente des produits abortifs comme le misoprostol ou la mifepristona est interdite, ce qui alimente un marché clandestin.

Mobilisations féministes

Le Sénat a voté mercredi contre le projet approuvé par l’Assemblée sans proposer d’alternative et pourtant plusieurs autres solutions circulaient dans la chambre haute, comme par exemple, la réduction du délai légal de 14 à 12 semaines, l’objection de conscience «institutionnelle» pour que les cliniques catholiques ne soient pas obligées d’appliquer la loi, la création d’un fond fédéral pour octroyer des allocations aux femmes sans ressources souhaitant poursuivre leurs grossesses ou encore une aide financière aux provinces les plus pauvres afin qu’elles puissent faire face à l’IVG.

Si les mobilisations féministes n’ont pas gagné la bataille symbolique, elles ont obtenu d’ores et déjà un certain nombre de concessions importantes : le président de la République, Mauricio Macri, a promis la présentation, le 21 août, d’un projet de loi pour enlever du code pénal la sanction contre les femmes qui avortent (de quatre ans de prison aujourd’hui), tout en maintenant celle contre les médecins et autres personnes qui pratiquent l’IVG de manière clandestine. Plusieurs ministres des différentes provinces du pays ont déjà proposé l’autorisation de la vente du misoprostol et exigent désormais la mise en place de politiques d’éducation sexuelle prévues depuis douze ans par une loi fédérale mais qui n’est pas appliquée dans certaines régions conservatrices. Le député Daniel Lipovetzky vient d’annoncer l’organisation d’une consultation populaire contraignante (une sorte de référendum prévue par la constitution) pour contrer le vote négatif du Sénat. Surtout, le débat sur l’IVG a permis de mettre en évidence l’hypocrisie sociale et de rompre le silence mettant à jour une mobilisation féministe renouvelée et vigoureuse qui comptera, à ne pas en douter, dans les élections présidentielle et législative de l’année prochaine.

Photo : AFP – Rodrigo Buendia
Daniel Borrillo, juriste
Article tiré de Libération  le 12 août 2018

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