Aquarius – Solution européenne durable ou bricolage précaire ?

En prenant l’initiative pour répartir les naufragés recueillis par le navire affrété par l’ONG SOS Méditerranée, Emmanuel Macron veut faire la preuve d’une «solution européenne». Mais sans participation de l’Italie, celle-ci ne peut être durable 

Une «coopération européenne concrète». Emmanuel Macron et les responsables de la majorité se félicitent, depuis mardi, de la solution trouvée entre pays européens pour accueillir 255 migrants perdus en Méditerranée : 141 repêchés par l’Aquarius, le navire de SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, et 114 arrivés par un autre bateau en perdition accueilli dans le port de La Valette, capitale de la petite île de Malte.

Finalement, la France a accepté de prendre en charge soixante personnes, comme les Espagnols. L’Allemagne en prendra cinquante et les personnes restantes seront réparties entre le Portugal et le Luxembourg. Dans l’entourage du chef de l’Etat, on insiste sur le résultat de cette «initiative franco-maltaise» «Nous avons mobilisé des pays progressistes pour trouver une solution rapide, responsable et solidaire, souligne l’Elysée. On avance vers une solution concrète et coopérative. Cinq Etats, c’est bien, mais il faut que ce soit plus large.»

Une fois envoyé le communiqué de la Présidence annonçant la prise en charge française, l’aile gauche de La République en marche a été dépêchée dans les médias pour vanter le «travail courageux» du chef de l’Etat et s’empresser de dénoncer, comme l’a fait le secrétaire général de LREM, Christophe Castaner dans un communiqué, les «postures cyniques des populistes qui préfèrent détourner les yeux de l’urgence humanitaire sans y apporter aucune solution» et «la politique de l’émotion» de ses ex-camarades socialistes et communistes qui pressaient Macron de laisser l’Aquarius accoster dans un port français.

Jet ski

De fait, Emmanuel Macron a bien mieux géré ce second épisode Aquarius que le précédent, en juin, lorsque la France s’était refusée à accueillir le navire après la décision de l’Italie de fermer ses ports. Il peut, sur le sujet, afficher un certain pragmatisme : répondre d’une part aux critiques venant de la gauche en démontrant que la France accueille des réfugiés via une «solution européenne», même imparfaite, et, d’autre part, éviter à l’extrême droite de profiter d’images de débarquement de migrants en France en refusant, sous couvert de droit international, de désigner un port du sud du pays comme lieu d’accostage. Le chef de l’Etat s’est aussi épargné une polémique d’été : rester les pieds dans l’eau du fort de Brégançon, avec sa femme faisant du jet ski en Méditerranée, quand, sur la même mer, un navire avec 141 migrants, dont une majorité de mineurs, cherchait désespérément un port d’accueil ? Dévastateur…

Pour autant, si elle en reste à ce stade, la «coopération européenne concrète» vantée par Macron ne règle en aucun cas le problème. Que se passera-t-il lorsque de nouveaux navires chercheront un port d’accueil et que Rome, malgré un accord signé par les chefs d’Etat et de gouvernement en juin, leur dira non à nouveau ? Feront-ils systématiquement cap sur La Valette ? Faudra-t-il, à chaque fois, attendre que les pays «solidaires» se mettent d’accord pour que Malte donne aux bateaux l’autorisation d’accoster ? Et si Malte se met à la mode italienne et dit non, comme son gouvernement avait commencé à le faire dans le cas de l’Aquarius ? «Il existe des conclusions du conseil européen de juin, insiste-t-on à l’Elysée en guise de pression sur les Italiens et les pays de l’Est de l’Europe. Tout le monde doit les respecter.»

Pression

C’est bien le problème : avec un ministre de l’Intérieur d’extrême droite, Matteo Salvini, et une opinion publique qui le suit, l’Italie n’est pas du tout pressée de mettre en place les «centres de contrôles» prévus sur son sol et d’ouvrir ses ports. Or, sans ces derniers, la situation de blocage risque de perdurer. Avec ce deuxième épisode de l’Aquarius, Macron a donc voulu retirer un argument aux nouveaux dirigeants italiens : selon eux, le reste de l’Europe ne serait pas «solidaire» des Transalpins dans la crise migratoire. «Nous avons prouvé que nous le sommes», affirme-t-on désormais à l’Elysée. Mais pour augmenter la pression sur la coalition populiste dirigée par Antonio Conte, peut-être faudrait-il affirmer haut et fort que la France ne craint pas d’ouvrir ses propres ports en cas de besoin. Ne pas le faire, c’est laisser penser que l’Italie a raison de fermer les siens. Et revient, du coup, à offrir un point précieux à l’extrême droite dans cette bataille européenne.

Photo : AFP – Guglielmo Mangiapane
Lilian Alemagna
Article tiré de Libération  le 15 août 2018

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