Le président Macron ou l’enfant roi de l’Elysée

Emmanuel Macron, révèle l’affaire Benalla, vit dans l’illusion de la toute-puissance infantile. Ce président n’admet aucune limite à l’exercice de ses pouvoirs ni à l’expression de ses désirs. Tableau clinique, politique et littéraire.

En lui promettant, samedi à Marseille, une « raclée » (démocratique), Jean-Luc Mélenchon a visé le talon d’Achille du président Macron, apparu au grand jour à l’occasion de l’affaire Benalla : l’enfant dans l’adulte qui occupe l’Élysée.

Les rodomontades puériles du président de la République à propos de son très fautif garde du corps (« Qu’ils viennent me chercher ! ») auront alerté l’esprit public : n’avons-nous pas élu un enfant roi ? La question n’est plus celle de l’homme d’État, mais de l’état d’homme : le petit Macron est apparu prisonnier de ses projections narcissiques, jouet de son illusion de toute-puissance. Inachevé donc tyrannique. Aussi horripilé qu’horripilant. Un sale gosse, pour tout dire.

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Une image subliminale et vengeresse surgit alors dans l’inconscient du peuple français, sur laquelle a joué Jean-Luc Mélenchon comme sur du velours : une image qui s’apparenterait à celle de Billy the Kid, heureusement fessé par Lucky Luke.

Macron a perdu gros dans cette histoire, dès lors que ses qualités énigmatiques sont apparues comme un syndrome manifeste, aux yeux d’un électorat enfin à même de dessiller. C’était donc ça, cette hyperactivité hypermoderne incessante, cette perpétuelle transgression des limites, cette sphère narcissique interminable, cette pulsion d’emprise permanente, ce lien de domination-soumission indélébile qui s’installait en politique : la nation dont le prince est un enfant.

Un enfant nerveux et même un brin paranoïaque – d’où son rapport aux contre-pouvoirs en général et aux journalistes en particulier – parce qu’il a intériorisé son illégitimité : il est frauduleusement adulte. Il règne de sa place d’enfant. C’est un passager clandestin de la démocratie, tout à sa hantise d’être découvert. Pour conjurer son angoisse d’être dévoilé pour ce qu’il est, il en rajoute dans le côté maître absolu. Régner coûte que coûte, à tout prix, despotiquement, dans l’illusion de n’être point éventé. Mais depuis le mois de juillet, patatras Benalla : l’enfant roi est nu !

Arrogance, narcissisme, mépris, prétention, manipulation, sentiment d’invulnérabilité, omnipotence autocratique, violence pulsionnelle théâtralisée, comportement de destructivité qui pousse son monde à bout (provocation, perturbation, brutalité verbale) : le syndrome dont souffre et fait souffrir le président Macron s’avère un classique de la psychanalyse – qui aime à colorer la chose d’analité…

Mais c’est la littérature qui a sans doute le mieux capté les ravages qu’induit et provoque le Moi idéal, hérité de la toute-puissance du narcissisme primaire, propre à l’enfant roi tyrannique. Une pièce de théâtre a campé Sa Majesté le bébé autoérotique, pris dans le deuil impossible des objets d’amour originaires idéalisés, régressant au niveau des clivages extrêmes et se cherchant un monde autarcique à l’abri de toute intrusion : Victor ou les enfants au pouvoir, de Roger Vitrac (1899-1952).

Créée en décembre 1928 dans une mise en scène d’Antonin Artaud, l’œuvre s’avérait fabuleusement subversive – Vitrac était issu du surréalisme. Sous couvert de railler la folie des rapports de domination, son vaudeville tragique illustrait ce qui, en cet été 2018, se manifeste au palais de l’Élysée : une toute-puissance infantile despotique, faute d’avoir pu se transformer en toute-puissance tempérée.

Lorsqu’il reprit le rôle en 1962 – Charles de Gaulle régnant –, Claude Rich était loin d’imaginer qu’en interprétant Victor, un enfant de 9 ans ayant une taille adulte, il donnerait à voir un futur président élu en 2017 à 39 ans, mais en paraissant parfois trente de moins : « Ah, mais à la fin, qui suis-je ? Suis-je transfiguré ? Suis-je condamné à mener l’existence honteuse du fils prodigue ? »

Toutefois, plutôt que de courir après une activité surmoïque en quête d’une impossible jouissance qui se dérobe, Victor ou les enfants au pouvoir aide à poser la seule question qui vaille, au lendemain de l’affaire Benalla : jusqu’où le président de la République est-il allé pour couvrir ce rempart fétiche qu’il s’était choisi, ce garde du corps traité en objet transitionnel auquel il passait tout ?

La piste à suivre n’est pas tant pathologique que politique. Les bons vieux Montesquieu (« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ») et lord Acton (« Le pouvoir rend fou et le pouvoir absolu rend absolument fou ») nous mettent sur la bonne voie : que révèle de répréhensible, au plus haut sommet de l’État, l’affaire Benalla ? Que nous dit – et dit de nous – ce télescopage d’un égo hyperbolique et de nos institutions périlleuses ?

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Ironie dont l’Histoire est fertile : la présidence prétendument jupitérienne d’Emmanuel Macron, soluble dans la toute-puissance infantile, pourrait sonner le glas, un demi-siècle après la crise de Mai 68, de la VeRépublique gaullienne. Trop de verticalité névrotique tue la verticalité machiavélique. Alors, pour finir : Cohn-Bendit en rêvait, Macron l’a fait ?

Victor ou les enfants au pouvoir semblait déjà le subodorer, pour laisser une fois de plus le dernier mot à la littérature :

« Le général
Victor, viens près de moi. On voudrait te faire plaisir ; on a neuf ans. Qu’est-ce qui lui ferait vraiment un grand, mais, là, un grand plaisir ?
Victor
Vous promettez, général ?
Le général
C’est tenu d’avance. Parole de soldat.
Victor
Eh bien, je voudrais jouer à dada avec vous. »

Antoine Perraud
Article tiré de Mediapart  le 26 août 2018

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