Après Jérusalem, Trump s’attaque aux réfugiés palestiniens

En annonçant la fin de ses versements à l’UNRWA, l’agence onusienne dédiée aux réfugiés palestiniens, l’administration Trump amorce un changement significatif de la position historique américaine sur la question du «droit au retour» de ces derniers.

On ne sait toujours pas ce que contient le «deal ultime» du président américain, Donald Trump, pour la paix entre Israéliens et Palestiniens. Ni même, raillent un nombre croissant d’experts et diplomates, si un tel plan existe réellement. La méthode Trump, elle, est désormais claire : plutôt que de négocier, «enlever de la table» les points les plus contentieux, en se rangeant radicalement derrière la position israélienne. À l’instar de la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu en décembre et, désormais, de la question des réfugiés palestiniens. Vendredi, le Département d’Etat américain a annoncé la fin de ses contributions à l’UNRWA, l’agence onusienne qui leur est dédiée, dont Washington était le principal donateur.

«Les Etats-Unis n’ont plus la volonté d’endosser la part disproportionnée du fardeau des coûts de l’UNRWA», résume brutalement le communiqué de la diplomatie américaine, qui appelle la communauté internationale à prendre le relais et trouver de «nouvelles approches» et de «nouveaux modèles». L’agence doit trouver d’ici fin septembre 200 millions de dollars pour continuer ses opérations, faute de quoi elle n’aura «plus un sou», a prévenu son porte-parole Chris Gunness.

En janvier, l’administration américaine a imposé de drastiques coupes aux fonds alloués aux Palestiniens, à commencer par le «gel» (désormais définitif) de 300 millions de dollars destinés à l’UNRWA et de 200 autres millions à des projets d’aide au développement. L’Autorité palestinienne et les observateurs régionaux y ont d’abord vu un «chantage», une punition imposée à Mahmoud Abbas depuis que le président de l’Autorité palestinienne a coupé les ponts avec les émissaires trumpistes après l’annonce sur Jérusalem.

Mais la décision américaine de couper ses versements à l’UNRWA, qualifiée d’«opération irrémédiablement biaisée» pourrait n’être qu’une étape. Peu avant l’annonce officielle, la revue Foreign Policy et le Washington Post rapportaient que Trump s’apprêtait à redéfinir fondamentalement l’approche américaine sur la question des réfugiés palestiniens.

Ingratitude

Ainsi, les récentes déclarations de Nikki Haley, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, tendent à indiquer qu’il ne s’agit pas là que d’un bras de fer pour contraindre Abbas à la discussion, mais bien d’un changement stratégique majeur dans l’approche du conflit de la part de Washington. Le 28 août, après avoir une fois encore reproché aux Palestiniens leur ingratitude, Haley déclarait : «Je pense tout à fait qu’il va falloir regarder de plus près le « droit au retour » [des réfugiés palestiniens, ndlr].»

En clair, rejoindre la position de Benyamin Nétanyahou sur la question. Le Premier ministre israélien a toujours considéré l’UNRWA comme «partie du problème, pas de la solution», appelant à sa dissolution et à son incorporation au Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), ainsi qu’à une redéfinition drastique des critères définissant les réfugiés palestiniens pour en réduire considérablement le nombre (5,3 millions de personnes selon l’UNRWA, répartis entre la Jordanie, le Liban, la Syrie, la Cisjordanie et Gaza). Ce à quoi l’annonce américaine fait référence en critiquant «la communauté de bénéficiaires de l’UNRWA qui grandit sans cesse de façon exponentielle». D’après la presse américaine, l’administration Trump songe à proposer, dans le cadre de son «plan de paix» un «plafond» de 500 000 réfugiés palestiniens pouvant prétendre à un éventuel «retour» dans ce qui est aujourd’hui Israël.

Bataille idéologique

Les condamnations de la Mouqata’a ont déjà fusé : «L’administration Trump s’apprête à commettre un scandale immoral en abolissant les droits historiques des réfugiés palestiniens», s’indignait un communiqué de la présidence palestinienne en amont de l’annonce américaine. Quelques heures avant cette dernière, dans ce qui ressemble à une concession de dernière minute, un officiel américain a assuré auJerusalem Post que Washington n’entendait pas pour l’instant dévoiler un «calcul numérique ou une définition du « véritable réfugié palestinien »», tout en considérant que le «modèle de l’UNRWA» n’était«ni approprié ni viable».

La définition même des réfugiés palestiniens est une bataille idéologique aussi clivante que peut l’être Jérusalem pour les deux parties. Elle touche des nerfs identitaires (une famille est-elle toujours palestinienne si elle a vécu trois générations en Jordanie ? Pourquoi les juifs de la diaspora peuvent-ils prétendre «retourner» en Israël, mais pas les Palestiniens ?), historiques (sur qui repose la responsabilité de la guerre de 1948 ?) et démographiques (le retour de millions de Palestiniens en Israël remettrait en cause son «caractère» juif, selon l’Etat hébreu). Ce dernier point fait largement consensus dans la classe politique israélienne, pour qui il ne peut y avoir de solution à deux Etats si le «droit au retour» est appliqué.

Approche paranoïaque

Libération, l’ex-députée travailliste Einat Wilf, auteure d’un livre sur la question sortie en mai (The War of Return, non traduit) ose une analogie entre les colons en Cisjordanie et les partisans palestiniens d’une réimplantation en Israël, au sein des frontières de 1967. «Dans les deux cas, ces gens-là se battent pour le contrôle total du territoire, et non le partage», assène-t-elle. Se faisant l’écho de la position israélienne quels que soient les précédents gouvernements, elle considère que le statut de réfugiés ne devrait pas se transmettre de génération en génération (une «anomalie», ce que l’ONU conteste, prenant pour exemples les réfugiés afghans), mais qu’il soit réservé uniquement aux personnes vivantes et déplacées du temps de la guerre de 1948 ; entre 40 et 80 000 personnes. Pour les millions restants, Wilf recommande «une implantation locale, déjà largement une réalité en Jordanie [où vivent plus de 2 millions de réfugiés, ndlr] et dans les Territoires palestiniens, ou des naturalisations dans des pays tiers».

Pour Ghassan Khatib, ex-ministre et négociateur palestinien, cette vision du «droit au retour» comme un cheval de Troie est une approche paranoïaque, contraire au droit international : «Les Palestiniens sont prêts à négocier un chiffre, mais les Israéliens ne sont même pas prêts à reconnaître le principe.» Admettre un «droit de retour» reviendrait, pour les Israéliens, à reconnaître la «Nakba», l’exil forcé des Palestiniens en 1948. «C’est leur façon d’imposer leur version de l’histoire, opine Khatib. Personne n’imagine que 5 millions de Palestiniens vont revenir s’installer en Israël, ni même qu’ils le souhaitent ! Mais ce droit ne peut leur être enlevé, et les accords d’Oslo stipulent qu’il fait partie des négociations finales, à l’instar du statut de Jérusalem.»

Khatib égrène les solutions possibles, au-delà de la réinstallation en Israël au cas par cas : compensations financières, accès à la citoyenneté en Jordanie, réimplantation en tant que résidents sans la nationalité israélienne… «Tout cela se discute, et bien sûr, nous tiendrons compte du caractère d’Israël», résume-t-il. La presse israélienne rapporte que Mahmoud Abbas aurait assuré à des visiteurs israéliens qu’il ne souhaitait pas que l’Etat hébreu soit «noyé» par les réfugiés palestiniens.

Equilibre politique

A court terme, la stratégie américaine inquiète, et son offensive contre l’UNRWA, très solitaire, n’a reçu le soutien d’aucun autre pays qu’Israël. Plusieurs responsables sécuritaires israéliens, dont l’ancien porte-parole de Tsahal, le lieutenant-colonel Peter Lerner, ont mis en garde contre tout affaiblissement supplémentaire de l’UNRWA, qui aggraverait la crise humanitaire à Gaza et créerait un vide que les factions palestiniennes les plus radicales, à commencer par le Hamas, pourraient combler. L’équilibre politique en Jordanie est lui aussi très dépendant de l’agence onusienne.

Jusqu’à présent, l’UNRWA a réussi à maintenir la plupart de ses services, y compris la rentrée des classes cette semaine pour des centaines de milliers d’écoliers palestiniens. Vendredi, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a appelé «les autres pays à aider à combler le déficit financier» de l’UNRWA afin qu’elle «puisse continuer à fournir son assistance vitale» aux Palestiniens.

Pour l’analyste Ofer Zalzberg, de l’International Crisis Group, tout changement de position américaine sur les réfugiés ferait autant de mal «aux Israéliens qu’aux Palestiniens» «Durant les dernières négociations sous l’égide de John Kerry, le raidissement israélien sur les questions territoriales [le développement et maintien des colonies, ndlr]et sécuritaires a impacté la volonté des Palestiniens d’envisager un droit au retour limité.» Difficile d’imaginer que la stratégie du bulldozer de Trump n’inverse cette tendance.

Photo : AFP – Dominick Reuter
Guillaume Gendron 
Article tiré de Libération le 1er septembre 2018

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