Migrations et salaires, une question politique

En Allemagne, une des dirigeantes du parti de gauche Die Linke lance ce mardi «Aufstehen», parti qui remet en question la «bonne conscience de gauche sur la culture de l’accueil» des migrants.

La question des migrations est brutalement venue perturber les débats à gauche en Europe, comme en témoignent les polémiques autour de la création du mouvement «Aufstehen» en Allemagne à l’initiative de Sarah Wagenknecht ou celles, en France, qui accompagnent rituellement toute déclaration de Jean-Luc Mélenchon à ce sujet. Dans les deux cas, les accusations portées sont graves puisque les nouveaux mouvements à gauche, Aufstehen ou La France insoumise, sont accusés par les bonnes âmes de faire glisser leurs pays respectifs sur la pente savonneuse du nationalisme qui, c’est bien connu, mène inéluctablement à la guerre et aux crimes de masse.

Au-delà de l’excès de ces accusations, quels sont les éléments sur lesquels s’appuient les polémiques ? Dans les deux cas, il s’agit du refus de la position «no border» selon laquelle aucune limite ne devrait être fixée aux mouvements de population, et des justifications de nature économique qui, parmi d’autres, fondent partiellement ce refus. Le débat porte sur les conséquences des migrations sur les salaires, l’emploi ou les conditions de vie des populations autochtones. La crainte, ancienne comme en témoignent les débats du début du XXe siècle («Il n’y a pas de plus grave problème que celui de la main-d’œuvre étrangère», écrivait Jaurès en 1914), est que les migrations exercent une pression à la baisse sur les salaires et que les employeurs acceptent voire encouragent l’arrivée de migrants à seule fin de faire obstacle aux revendications des salariés.

Au-delà de l’effet simple de l’augmentation de «l’offre de travail» provoquée par les migrations, les migrants peuvent être amenés, bon gré mal gré, à accepter des salaires ou des conditions de travail moins avantageuses que les autochtones, contribuant ainsi à la dégradation de la situation de tous les travailleurs. Certains groupes de salariés, en concurrence directe avec les nouveaux arrivants, pourraient ainsi voir leur situation se détériorer alors que d’autres groupes, préservés de la concurrence par leurs qualifications par exemple, pourraient voir la leur s’améliorer grâce aux changements dans l’économie induits par l’arrivée des migrants.

Il existe une littérature empirique très abondante sur les conséquences des migrations sur les salaires ou l’emploi. Les réponses apportées à la question «les migrations conduisent-elles à une baisse des salaires pour telle ou telle catégorie de salariés ?» sont nécessairement diverses, compte tenu de ce qui précède. Au-delà des variations des méthodes d’estimation des effets, les différences dans les données utilisées traduisent aussi la diversité des contextes géographiques et historiques, que ce soit relativement aux migrations elles-mêmes ou aux différences dans les institutions de ce qu’on a coutume d’appeler le «marché du travail».

Comme l’indique un document récent (1), les effets des migrations dépendent des réponses aux questions où, quand, comment et qui. La migration de réfugiés afghans par centaines de milliers n’aura pas le même type d’impact que l’arrivée de quelques milliers d’ingénieurs indiens ou quelques centaines d’infirmières boliviennes. Il ne faut donc pas s’étonner que les études empiriques qui traitent de cas historiques ou nationaux variés donnent des résultats différents. Une étude (2) portant sur l’impact de l’immigration aux Etats-Unis montre par exemple que l’impact (négatif) sur les salaires est moindre dans les Etats américains où il y a un salaire minimum que dans les autres.

Même si la plupart des études concluent à un impact relativement modéré des migrations sur les salaires, il faut garder certaines choses à l’esprit. L’arrivée massive de migrants, comme ce fut le cas en Allemagne en 2015-2016, peut servir de prétexte à une libéralisation du marché du travail, avec des conséquences négatives pour le niveau des salaires. Les conservateurs allemands ont ainsi tenté, sans succès, de diminuer le salaire minimum, introduit de fraîche date, pour, selon eux, favoriser l’insertion des migrants. Ensuite, un impact négatif «modéré» en pourcentage peut avoir des conséquences non négligeables pour des salariés pauvres. Toujours pour le cas allemand, ce n’est sans doute pas totalement un hasard si l’hostilité aux migrants s’exprime, parfois de façon violente, plus dans les régions à forte proportion de salariés pauvres (dans l’Est) qu’ailleurs.

(1) M. Clemens…, «Migration is what you make it. Center for Global Development Note», mai 2018.

(2) A. Edo et H. Rapoport, «Minimum Wages and the Labor Market Effects of Immigration», Document de travail du Cepii, 2017.

Cette chronique est assurée en alternance par Anne-Laure Delatte, Ioana Marinescu, Bruno Amable et Pierre-Yves Geoffard.

Photo Visum images/Studio X
Bruno Amable professeur à l’Université de Genève
Article tiré de Libération
  le 3 septembre 2018

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