A Marseille, l’aile gauche du PS et Jean-Luc Mélenchon amorcent leurs retrouvailles

Ce week-end, Jean-Luc Mélenchon s’est placé comme le leader « naturel » de l’aile gauche du parti socialiste qui se réunissait, pour son université de rentrée, dans la cité phocéenne. Marie-Noëlle Lienemann et Emmanuel Maurel semblent prêts à le rejoindre.

Cela faisait dix ans que Jean-Luc Mélenchon n’avait pas mis les pieds dans une réunion du PS. Quand il est arrivé, ce dimanche matin, pour intervenir à une table ronde à l’université de rentrée de l’aile gauche du parti, il a minimisé : « C’est un petit passage, c’est le symbole qui compte », a-t-il glissé, avant de filer rejoindre Emmanuel Maurel, le leader du courant « L’Union et l’Espoir », qui écrivait, à l’étage, son discours de clôture des trois jours de débats.

Un « petit passage », mais pas un « petit » événement. Ce 9 septembre, au palais des congrès Marseille, quelque chose s’est passé : Jean-Luc Mélenchon est officiellement redevenu socialiste. Au sens jaurésien du terme, s’entend. Lors d’un long discours – qui n’avait rien de la simple « intervention » prévue au départ –, le leader de la France insoumise s’est posé en chef naturel des trahis du quinquennat de François Hollande et des déçus d’Olivier Faure. « La crise du leadership populaire est réglée : me voici », a-t-il lancé sous les rires incrédules du public – mais il était sérieux. Manière de dire : « Le (vrai) socialisme, c’est moi. Je serai votre candidat en 2022. »

À entendre les applaudissements nourris de la salle, le message a été accueilli plutôt favorablement. Oubliées les vieilles rancœurs, les saillies contre les « solfériniens », les méchancetés – « Le PS est le seul zoo où les animaux se gardent entre eux », se moquait-il encore, il y a un an. Ce dimanche, il n’y avait que des « vieux amis », des frères, même. « [Je suis heureux] que finisse cette longue solitude pour moi d’avoir été séparé de ma famille », a-t-il lancé, face à la salle. Comme un retour au bercail, à l’époque bénie du PS. Quand, avec la bonne copine Marie-Noëlle Lienemann et le bon camarade Julien Dray, ils militaient ensemble au sein de la Gauche socialiste…

En dépit d’un rhume carabiné, le député des Bouches-du-Rhône a retrouvé le souffle de sa campagne présidentielle. Le populisme en moins. Dans le prolongement de son discours de clôture, lors de l’université de rentrée de la France insoumise, c’est un Mélenchon new look qui a emporté son auditoire. Si certains marqueurs n’ont pas bougé – la sortie de l’Otan, des traités européens, des accords de libre-échange et « d’une croissance sans fin » –, on n’a entendu aucune allusion à une sortie de l’Union européenne, un discours plus ouvertement « pro migrants », et une comparaison entre l’économie de marché et « la gravitation universelle »

On a aussi entendu la promesse de lendemains qui chantent pour une vraie gauche de gouvernement – « si demain nous gouvernons le pays, ce qui se produira… ». Et un Mélenchon ouvrant la porte à un embryon de programme commun : « Le programme “L’avenir en commun” sera remis en débat en 2021 […] avec tous ceux qui voudront », a-t-il juré, « le cœur plein de l’enthousiasme d’une décision qui vous ferait bifurquer ». Bref, jamais la « révolution citoyenne » n’a autant semblé revêtir les habits d’un réformisme social et écologiste.

Jean-Luc Mélenchon à Marseille, le 9 septembre 2018. © @PaulHenriPilletJean-Luc Mélenchon à Marseille, le 9 septembre 2018. © @PaulHenriPillet

 

S’arroger l’aile gauche du PS et les chevènementistes. Telle est la première étape du rassemblement de la gauche — ou de ce qu’il en reste — que l’ancien candidat à la présidentielle a décidé d’entreprendre, méthodiquement, jusqu’à l’échéance de 2022. Une nouvelle stratégie dont la mise en place a été, selon son propre mot, « accélérée » par la crise politique sans précédent qui s’est ouverte, cet été, au sein de la macronie. L’affaire Benalla, les mauvais résultats économiques, le départ de Nicolas Hulot : une aubaine à saisir quand on se veut le leader de l’opposition.

D’autant que, après l’échec de Génération.s et d’EELV à se mettre d’accord pour faire liste commune aux européennes de 2019, la voie est libre pour tenter de renouer avec une certaine partie des classes moyennes. Ces profs, ces fonctionnaires, ces professions intellectuelles qui votent traditionnellement à gauche et qui ont, pour beaucoup, voté non au traité constitutionnel européen en 2005. Mais qui s’étaient, jusqu’ici, montrés rétifs aux accents populistes de la FI.

Du côté des responsables socialistes de l’aile gauche, la greffe avec La France insoumise ne fait en tout cas plus guère de doute. La sénatrice Marie-Noëlle Lienemann ne cache pas qu’elle ne s’est jamais sentie aussi légère que depuis qu’elle envisage sérieusement son départ du parti. « Pour moi, les choses sont de plus en plus claires, ça va de mieux en mieux », répète-t-elle à l’envi.

Elle imagine créer une nouvelle formation, ni PS ni FI, avec les chevènementistes. Un petit parti qui aurait dans son nom le mot « socialiste », où le militantisme de terrain reprendrait ses droits, et qui finirait par faire alliance avec La France insoumise. « Il faut qu’il y ait un candidat unique à gauche à la présidentielle de 2022. L’union est un combat, on va donc le mener », assure l’élue de l’Essonne.

L’eurodéputé Emmanuel Maurel est sur la même longueur d’onde. Certes, on le sent peut-être plus réservé à l’idée de quitter un PS où il a « beaucoup d’amis » et une place assurée sur la liste aux européennes, quand bien même sa ligne politique ne serait pas défendue par le parti. Mais force est de constater que plus une feuille de papier à cigarette ne semble l’éloigner désormais de la ligne portée par la FI, où, là aussi, on pourrait lui réserver une place de choix pour les européennes.

Quatre ans au parlement européen ont suffi à le convaincre de la nécessité de désobéir aux traités et d’arrêter, d’urgence, les coalitions mortifères entre les partis sociaux-démocrates et les libéraux. Plus fondamentalement, la critique de la mondialisation capitaliste, le jacobinisme, l’idée que la nation est une valeur de gauche, ou l’attention pointilleuse portée à la laïcité, le rapprochent du socialisme « canal historique » porté par Jean-Luc Mélenchon. « En fait, je suis un modéré, ce sont les libéraux qui ne le sont pas », affirme Maurel, qui dit ne pas avoir idéologiquement bougé d’un iota depuis son entrée au PS, à l’âge de 17 ans.

L’image d’Emmanuel Maurel, l’ancien popereniste, et de Jean-Luc Mélenchon, l’ancien mitterrandiste, main dans la main pour faire triompher la première gauche sur une social-démocratie moribonde ? Elle n’a plus rien de farfelu. Une grande alliance de la « gauche républicaine », qui juge que l’égalité n’est pas l’équité, que la laïcité ne doit pas rimer avec le « communautarisme », que le retour à la nation n’a rien d’un nationalisme et que la lutte pour la souveraineté populaire n’est pas synonyme de « souverainisme », voilà la première étape dans le long chemin mélenchoniste pour reconquérir la gauche historique.

Reste désormais à convaincre les troupes militantes de l’aile gauche socialiste de quitter ensemble le navire. Mélenchon a prévenu : « [Si vous venez avec moi,] je vous annonce la suite : Venezuela et Cuba à tous les repas », rit-il (jaune), pour dénoncer le « bashing »dont il ferait l’objet.

À la tribune, dimanche, Marie-Noëlle Lienemann s’est donc employée à préparer les esprits, accablant la politique de l’Union européenne à grand renfort de mouvements de bras, sous le regard approbateur du porte-parole de la FI, sagement assis au premier rang. De même que Bastien Faudot, le porte-parole du MRC (le Mouvement pour une République citoyenne, fondé par Jean-Pierre Chevènement), qui n’a pas contenu sa gratitude : « La campagne de Mélenchon a été utile pour toute la gauche parce que c’était la guerre du feu, il y a un an et demi. Et vous avez maintenu la flamme. Vous avez maintenu une chose essentielle, c’est le message de la clarté alors qu’en face, il y avait la révolution libérale de Macron », a-t-il clamé.

Sans doute bien conscient qu’il n’est jamais facile pour des militants de rompre avec leur famille politique, Emmanuel Maurel s’est montré plus prudent. Il a devisé sur ses thèmes habituels : la République, les inégalités, « l’arnaque » du capitalisme vert, les libéralisations, le refus des traités de libre-échange, les « charges » sociales qui n’en sont pas, « la démocratie identitaire que les libéraux et les fachos veulent nous vendre »… Il a certes appelé de ses vœux « l’émergence d’un nouveau Front populaire, capable de changer la vie des gens » sur un programme que « nous sommes capables d’écrire ensemble ».

Mais il est resté sur un discours classique d’animateur de courant : pas d’annonce de son départ du PS, pas de coup de théâtre. Dans les murs de la salle de conférence, résonnaient, encore, par contraste, les mots forts de Mélenchon. Comme s’il avait déjà pris toute la place.

Pauline Graulle
Article tiré de Mediapart  le 9 septembre 2018

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