Sous pression des nationalistes, la Suède se cherche un gouvernement

Une période d’incertitude s’ouvre en Suède après les législatives de dimanche. Le Premier ministre social-démocrate est contraint à tendre la main à l’opposition de centre-droit pour neutraliser l’extrême droite.

Le grand bouleversement de l’échiquier politique suédois n’a pas eu lieu… en tout cas pas encore. Les résultats préliminaires des élections législatives suédoises de dimanche ne permettent pas de distinguer de vainqueur. Malgré les appels à la démission de l’Alliance de centre-droit, le Premier ministre social-démocrate Stefan Löfven garde son poste jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement, voire pour les quatre prochaines années s’il y parvient.

Les Démocrates de Suède (extrême-droite, SD) ne sont pas devenus le deuxième parti du pays, comme une majorité de sondages le prédisaient, mais demeurent le troisième, à onze points derrière les sociaux-démocrates en tête. Le bloc traditionnel de la coalition «rouge-verte» – sociaux-démocrates, Verts et parti de Gauche – est donné avec une avance de seulement 0,3% devant l’Alliance de centre-droit composée des Modérés (conservateur), Libéraux, Centristes et Chrétiens-Démocrates. Un score très fragile, d’autant plus que le décompte des votes des Suédois de l’étranger d’ici à mercredi pourrait changer la donne.

Gauche affaiblie

«Nous aurions aimé faire un meilleure score, mais nous restons le premier parti du pays !» a clamé Stefan Löfven, sous les applaudissements à tout rompre des militants réunis pour la veillée électorale du parti dans le sud de Stockholm dimanche soir. Une déclaration entre soulagement et amertume, à l’image du score du parti, qui demeure certes en tête mais avec seulement 28,4% des voix, soit 2,8 points de moins qu’en 2014. Le parti ne subit cependant pas la débâcle annoncée par les sondages, et reste huit points devant les Modérés (conservateur), qui ont eux perdu 3,5 points depuis les dernières élections et reçoivent donc 19,8% des voix.

Les Verts, partenaires des sociaux-démocrates au gouvernement, enregistrent en revanche le pire échec de ces élections, à 4,3%, à peine au-dessus du pourcentage requis pour siéger au Parlement : «La plus grosse surprise de ce scrutin» selon la politologue Li Bennich-Björkman. Le parti d’extrême-droite Démocrates de Suède (SD), enfin, arrive en troisième position, avec 17,6% des voix, une très nette progression depuis les 12,9% de 2014, mais bien loin des 25% que le sondage Yougov leur attribuait. «Ils font un très bon score, renforcent leur statut de troisième parti du pays et continuent à former un bloc conservateur et nationaliste entre les deux blocs ordinaires, mais la direction du parti et les militants s’attendaient à un meilleur résultat, il semblerait qu’ils aient perdu beaucoup de soutien lors des dernières semaines avant le scrutin», analyse Daniel Poohl, rédacteur en chef du magazine EXPO spécialisé dans l’extrême-droite.

Quand dans certains pays, les élections marquent une finalité, en Suède, c’est surtout le début d’un long processus, et dans le cas présent probablement assez douloureux. Idéalement, dans un système d’alliance, le bloc de partis qui obtient la majorité des voix forme le gouvernement. Quand ce n’est pas le cas, et c’est rarement le cas en Suède, le bloc qui recueille le plus de voix peut former un gouvernement minoritaire : le gouvernement de coalition actuel entre les Sociaux Démocrates et les Verts en est l’illustration. Cette fois-ci cependant, non seulement l’écart entre les deux blocs est trop faible, mais la performance des SD pourrait leur donner un rôle important à jouer au Parlement dans les prochains jours.

Autre particularité, néanmoins importante à l’aune des négociations à venir : pour former un gouvernement en Suède, il n’est pas nécessaire de recevoir le soutien de la majorité au Parlement. Il suffit simplement que la majorité ne vote pas contre la proposition de gouvernement. Afin de déterminer qui pourrait gouverner, «le meilleur moyen est de se poser la question suivante : quelle constellation de partis minimiserait le risque d’un vote négatif ?», explique donc Li Bennich-Björkman.

Main tendue vers le centre-droit

«Ça sera le récit des prochains jours, comment créer un gouvernement en Suède», résume Daniel Poohl. La situation dimanche soir était assez confuse pour que les leaders de quasiment tous les partis puissent crier victoire lors de leurs discours face aux militants. Le leader des Démocrates de Suède Jimmie Åkesson a ainsi effectué un petit saut de joie face aux caméras, sous la clameur de la foule réunie dans une boîte de nuit du centre de Stockholm, avant d’annoncer : «Nous sommes les grands gagnants de cette élection ! (…). Nous allons exercer une véritable influence sur la politique suédoise.» Il a ensuite lancé une invitation personnelle au leader du parti des Modérés Ulf Kristersson afin de «discuter de la manière dont le pays sera désormais dirigé». Kristersson, lui, a préféré célébrer une victoire de l’Alliance de centre-droit : «Le peuple suédois a choisi un nouveau Parlement, l’Alliance est plus forte que le gouvernement. Celui-ci n’aurait jamais dû exister, et il doit démissionner», a ainsi annoncé celui qui espère être le prochain Premier ministre.

L’Alliance doit surtout son relatif succès à deux autres partis en son sein : les Chrétiens-Démocrates, avec 6,4%, mais surtout le parti du Centre, qui effectue son meilleur score depuis près de 30 ans avec 8,6%. «L’Alliance est plus forte qu’avant et la principale raison pour cela est le parti du Centre», a déclaré la présidente du parti Annie Loöf, réjouie, dimanche soir. Par ailleurs, l’Alliance comptabilise certes plus de voix que le gouvernement composé des Verts et des Sociaux-Démocrates, comme Kristersson l’a suggéré, mais pas que la coalition rouge-verte dans son ensemble, qui comprend le parti de gauche. «Pour nous, la conclusion est évidente. Nous allons avoir un Premier ministre rouge-vert, et un gouvernement de gauche», a déclaré le leader du parti de gauche Jonas Sjöstedt dimanche soir, dont le parti a effectué un score salué par de nombreux commentateurs, avec 7,9% des voix contre 5,7% en 2018. Le Premier ministre enfin, qui a été le dernier à parler à ses militants, s’est prononcé pour une coopération entre les blocs traditionnels. «Cette soirée doit être l’enterrement de la politique de bloc», a-t-il déclaré.

Chacun y est donc allé de son hypothèse, et les réactions des militants présents à la veille électorale du parti de Gauche, dans un des quartiers branchés du sud de Stockholm, montraient bien l’obscurité dans lequel le paysage politique suédois est désormais plongé. «On ne peut pas savoir, le résultat des élections peut être un désastre de toute façon», a ainsi résumé Jesper, militant de 45 ans, une bière à la main. «C’est comme de marquer un but, mais ton équipe perd.» 

Photo : Anders Wiklund
Lou Marillier 
Article tiré de Libération  le 10 septembre 2018

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