La République de la malveillance

La gestion du fiasco Parcoursup le montre à nouveau : la politique de Macron est celle de l’indifférence. Pourtant, s’il faut combattre en Europe les progrès des partis haineux, ce sera par le «care», le «souci d’autrui».

En ces temps de rentrée… et de clôture finale de Parcoursup, il reste encore des dizaines de milliers de bacheliers qui imaginaient sans doute que leur diplôme leur donnerait accès à l’université – et qui se retrouvent soit définitivement sur le carreau, soit sous contrainte d’un choix négatif. «Parcoursupplice», titrait récemment le Canard enchaîné à propos des jeunes banlieusards désespérés, massivement exclus des «bonnes» facs et écoles par le génial algorithme. Au-delà des batailles et affichages de chiffres, c’est une révolution conservatrice et gestionnaire que résume cette réforme, qui met tout simplement fin aux promesses portées par la démocratisation de l’enseignement supérieur.

Ce qui frappe le plus toutefois est l’indifférence radicale des gouvernants à l’égard des jeunes et des familles mis en difficulté par leur invention (au point qu’il faille désormais la mobilisation des fédérations de parents, contraints de procurer des kits de recours). Cela me rappelle irrésistiblement la réaction d’une nouvelle élue LRM il y a un an lors de la décision de la (première) baisse des APL : si vous chouinez à 18, 19 ans… pour une perte de 5 euros, «qu’est-ce que vous allez faire de votre vie ?». Cette expression crue et moralisante d’une position sociale où l’on n’a jamais à se préoccuper ni de 5 euros en moins ni d’une place à l’université a quelque chose de désespérant, et en réalité d’immoral.

De même, les ricanements des députés LREM quelques mois après devant les tentatives d’opposition aux ordonnances travail traduisaient, outre le refus du débat politique, une indifférence aux impacts des mesures votées (sur les femmes notamment). Et on attend encore du gouvernement ou de sa majorité un mot d’intérêt pour le sort des migrants en mer ou aux frontières, qu’ils tiennent pour humanité négligeable. Cette indifférence s’est illustrée de façon tragicomique dans l’épisode Benalla de juillet. On n’oubliera pas de sitôt l’accumulation des mensonges, les attaques à la Trump contre la presse qui a dévoilé les faits, l’étouffement institutionnel de l’affaire par un petit clan inquiétant.

Mais le plus pathologique, on l’oublie, est la situation elle-même d’où tout a démarré : un garde du corps du Président allant le week-end, casqué, armé et déguisé en flic, cogner des jeunes opposants à la politique voulue et mise en œuvre par son patron. On oublie les violences qui ont été exercées sur la jeunesse étudiante lorsqu’elle a contesté l’injuste loi ORE dans la rue et les facs. Mais heureusement pas les images vidéo de celles perpétrées, dans divers coins du Ve arrondissement, par l’émissaire de l’Elysée, chaperonné par un nervi armé du service d’ordre de LREM et par diverses autorités administratives apeurées. Le plus glauque étant ce moment où le président de la République, réagissant enfin aux diverses révélations et à la panique, a réuni ses troupes à leur sortie de l’Assemblée, a indiqué qu’il ne regrettait rien et a carrément fait applaudir la brute en question pour ses bons et loyaux sé(r)vices.

Mais comment donc les députés LREM, dont beaucoup malgré tout se sont lancés en politique avec des intentions bienveillantes, avec l’espoir d’apporter un changement et un coup de jeune dans la vie politique, ont-ils pu agir de façon si indigne, et fêter servilement une action violente et illégale contre d’autres jeunes ? Où on est ? Chacun a droit à l’erreur, Benalla et Macron y compris et on ne va pas ressasser le grotesque incident. Ce qui est réellement immoral, outre les tentatives de dissimulation, désinformation ou traitement par le mépris, c’est l’attitude qui caractérise depuis ses débuts le Président : l’absence de tout regret et l’usage nouveau du «j’assume» (refrain de la macronie). «J’assume», dans cette langue politique, veut dire exactement le contraire d’assumer – puisqu’assumer serait prendre ses responsabilités, assumer une erreur ou une faute. «J’assume» signifie (comme le narcissique «qu’ils viennent me chercher») : «j’ai raison», ou mieux, «I don’t care».

Dans une telle perte du sens des mots, il y a aussi un désastre moral – l’incapacité de s’excuser. Le philosophe du langage John Langshaw Austin tenait les excuses pour être plus intéressantes que les justifications dont les philosophes et les politiques nous abreuvent : parce qu’elles sont la reconnaissance que les choses peuvent mal tourner, l’acceptation de la vulnérabilité, la sienne comme celle des autres. Ces ricanements, ces applaudissements, ces provocations sont tout l’inverse de la bienveillance qui semblait un instant être au premier rang des valeurs politiques en 2017, et qui a de fait rassemblé une grande majorité des citoyens, malgré leurs dissensions, contre la haine, la grossièreté et la violence.

S’il faut aujourd’hui combattre en Europe les progrès du fascisme – qui se répand en tache d’huile – ce sera par le care, le «souci d’autrui», la protection des faibles avant les forts ; par la reconnaissance de la valeur et la contribution de tous et toutes, «gagnants» ou pas ; par l’étude de dispositifs qui donneraient à chacun.e les moyens de vivre correctement, et dignement. Le care – tant décrié il y a quelques années quand Martine Aubry avait tenté de le mettre en avant – se révèle dans ce contexte un vrai outil de critique politique. Sans doute parce que s’est dévoilé, depuis, le fond de mépris social, de déni du réel et de sexisme qui motivait l’ironie envers le «care-mémé» ; et parce que nous avons aujourd’hui affaire à une politique de carelessness, de «souci minimum» (sauf pour faire des économies sur leur dos) des gens en difficulté, des jeunes, des pauvres, des chômeurs. Contre le fascisme bien réel des Orbán, Salvini ou Trump, le sens de l’égalité et de la responsabilité collective, le respect des droits… restent bien les premières ressources que nous pouvons mobiliser pour y résister ; pas le contentement de soi du privilégié sûr de son bon droit et d’un pouvoir absolu.

Les mots de Nicolas Hulot lors de sa démission du gouvernement ont justement exprimé la dégradation morale et le «désespoir» au sens propre que suscite une politique fondée sur le déni du sort des autres humains et des vivants de la planète. Quoi qu’on pense de Hulot, il incarnait ce qui restait de bienveillance dans l’équipe d’aventuriers de la politique qui est au pouvoir. Ne restent que la crudité des rapports de force, le déchaînement des conflits d’intérêts, les trahisons récompensées. C’est la République de la malveillance.

Sandra Laugier, professeure de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et chroniqueuse à « Libération »
Article tiré de Libération  le 11 septembre 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :