Syrie – Pourquoi la bataille d’Idleb pourrait devenir la « catastrophe humanitaire » du siècle

Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit mardi pour discuter une nouvelle fois de cette province syrienne, ultime grand bastion d’insurgés que le régime de Damas prévoit d’attaquer. 

Après Homs, Alep, Deraa… la communauté internationale tente d’alerter sur le sort d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. L’ONU et des organisations humanitaires s’inquiètent de l’ampleur d’une catastrophe humanitaire en cas d’offensive dans cette ville, même à l’échelle d’un pays ravagé depuis 2011 par une guerre qui a fait plus de 350 000 morts.

Le Conseil de sécurité des Nations unies se réunit, mardi 11 septembre, pour discuter une nouvelle fois de cette province syrienne, ultime grand bastion insurgé, et tenter de retarder l’offensive du régime de Damas. On vous explique pourquoi cette bataille pourrait s’avérer encore plus meurtrière que les précédentes.

Parce que les bombardements ont déjà commencé depuis plusieurs jours

Officiellement, la grande offensive du régime n’a pas encore commencé. Mais en réalité, cela fait déjà plusieurs jours que l’armée syrienne pilonne le sud de la province d’Idleb, à coup de missiles et de barils d’explosifs, comme on peut le voir sur ces images de France 2.

Le week-end dernier, les avions de chasse russes ont mené les frappes les « plus intenses » en un mois contre cette province, tuant au moins une dizaine de civils, dont deux enfants, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

« Nous subissons depuis ce matin des raids incessants », témoignait alors auprès de l’AFP Abou Hussein, un déplacé de la province de Hama, plus au sud, qui a trouvé refuge près du village d’Al-Abdine, dans la province d’Idleb. « Des barils d’explosifs lancés par des hélicoptères ont atterri près de nous (…). Les avions continuent de survoler [le secteur]« , a-t-il ajouté.

Parce qu’il y a déjà beaucoup de déplacés très précaires dans cette zone 

Jusqu’à présent, la province d’Idleb était l’un des points de chute des civils ou des combattants fuyant les bombardements du régime dans les autres régions de Syrie. Sur les trois millions de personnes qui vivent dans la province d’Idleb et les poches insurgées des provinces voisines de Hama, Alep ou Lattaquié, la moitié sont des déplacés, selon l’ONU.

Ces derniers vivent déjà dans des conditions très précaires, pour la moitié dans des camps de fortune. « Il y a un manque de tout, il y a un manque de nourriture, un manque de médicaments, malgré l’aide des ONG. (…) Trois millions de personnes dans une zone où, normalement, il y avait moins de 500 000 personnes, il y a une densité énorme de population », explique sur franceinfo le docteur Ziad Alissa, médecin de guerre et président de l’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM).

Pour ces civils, la nourriture, les médicaments et les aides humanitaires livrés chaque mois depuis la Turquie par l’ONU et des ONG sont essentiels. « Ce que nous craignons, c’est que l’aide humanitaire actuellement livrée à travers la frontière turque soit compromise, déplore la porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU, l’OCHA. « Cela affectera les personnes (…) qui en ont besoin et comptent sur cette assistance. » 

Parce que ces déplacés auront peu d’échappatoires

« L’offensive va se dérouler en deux phases. La première va viser le sud de la province d’Idleb, où sont concentrés les rebelles du Front pour la Libération Nationale (FLN), soutenus par la Turquie », analyse pour franceinfo Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon-2 et spécialiste de la Syrie. « Leur reddition et leur dispersion seront plus faciles à obtenir qu’avec les jihadistes, qui occupent la partie nord », ajoute-t-il. Les civils, contraints de gagner le nord, vont donc se retrouver visés par la « deuxième phase de l’offensive », qui va cibler les jihadistes.

Sur place, une bonne partie de la population a déjà choisi l’exode. Plus de 30 000 personnes ont été déplacées en dix jours par les bombardements des armées syrienne et russe, a annoncé, lundi, l’ONU, qui prévoit qu’une offensive pourrait faire jusqu’à 800 000 déplacés. « A chaque fois, quand on a eu des attaques de l’armée sur une ville pour la reprendre, il y avait toujours des solutions pour laisser sortir les gens vers Idleb », reprend le médecin de guerre Ziad Alissa. « Malheureusement, maintenant, c’est la dernière ville. S’il y a une attaque, s’il y a une solution militaire sur Idleb, il va y avoir beaucoup de victimes. » « Ceux qui fuient partent vers le Nord, vers la frontière turque, mais c’est très dur de sortir d’ici, on est systématiquement bombardés », confirme via Skype un habitant d’Idleb, interrogé par France 2.

Les frontières avec la Turquie sont fermées. La Turquie ne peut plus prendre de réfugiés. Les gens sont piégés. – Ziad Alissa, médecin de guerre à franceinfo

Ankara cherche en effet sans relâche à éviter une offensive du régime, qui risquerait de provoquer un nouvel afflux massif de réfugiés vers sa frontière, alors qu’elle en accueille déjà plus de trois millions.

Coincés derrière la frontière turque, les civils risquent de se retrouver pris en étau dans les combats entre les jiahdistes et le régime. « Il est reconnu qu’il y a là un grand nombre de combattants, y compris des terroristes d’organisations proscrites. Mais je pense qu’il y a 100 civils, la plupart des femmes et des enfants, pour chaque combattant à Idleb », a déclaré le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les affaires humanitaires, Mark Lowcock, lors d’une conférence de presse à Genève, allant jusqu’à redouter « la pire catastrophe humanitaire du XXIe siècle ».

Parce qu’une victoire à Idleb serait hautement symbolique pour le régime

Le pouvoir syrien a réussi à reprendre près des deux-tiers du pays avec l’appui militaire crucial de Moscou et de Téhéran. Une victoire à Idleb serait hautement symbolique pour le régime de Bachar al-Assad puisqu’elle scellerait presque cette reconquête du territoire. Sa détermination à venir à bout des insurgés dans cette zone ne fait donc aucun doute.

« Il va y avoir, c’est une stratégie qui a été mise en place depuis le début par les Russes, l’encerclement. Deuxièmement, une phase de siège, la population sera conduite à être affamée », estime sur franceinfo Raphaël Pitti, médecin humanitaire, responsable de la formation à l’UOSSM. Puis, « ils couperont toutes les alimentations en eau et ils vont détruire systématiquement l’ensemble des structures hospitalières et des lieux de vie. » 

Selon le ministre des Affaires étrangères français, il y a même « un risque de l’utilisation à nouveau de l’arme chimique » par le régime de Bachar al-Assad. « Il y a une grande urgence sur Idleb », a martelé Jean-Yves Le Drian sur France Inter-franceinfo-Le Monde.

Parce que les combats contre les jihadistes au nord s’annoncent sanglants

La partie nord de la province d’Idleb est dominée depuis le printemps 2018 par le groupe jihadiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), issu de l’ex-branche d’Al-Qaïda en Syrie, ainsi que d’autres groupes islamistes. Parmi les non-Syriens figurent notamment des combattants venus d’Ouzbékistan, de Tchétchénie et de la région autonome ouïghoure en Chine.

Les Ouïghours, estimés entre 1 000 et plusieurs milliers, sont basés autour de la ville de Jisr al-Choughour. Selon Tore Hamming, spécialiste du jihadisme à l’European University Institute, ils se battront férocement en cas d’assaut, probablement comme allié-clé de HTS. « Ils sont réputés comme étant de bons combattants et sont très respectés dans l’univers jihadiste et rebelle », souligne-t-il.

Afin d’éviter une offensive dévastatrice, les trois principaux parrains des belligérants – Moscou, Ankara et Téhéran – ont tenu, vendredi dernier, un sommet tripartite qui s’est soldé par un échec. La Russie exige notamment de la Turquie d’exercer une pression accrue sur les groupes jihadistes en vue de leur autodissolution. Mais, selon Sam Heller, analyste à l’International Crisis Group (ICG), « ces personnes n’ont nulle part où aller et seraient donc prêtes à mourir ». Elles « constituent un véritable obstacle à toute solution », estime-t-il.

« Même si le régime syrien n’a pas intérêt à achever sa reconquête du territoire dans un bain de sang, les chances de négociations sont minces », estime le spécialiste Fabrice Balanche. « Est-ce que la Syrie et ses voisins sont prêts à prendre le risque de maintenir un sanctuaire d’Al-Qaïda dans cette zone ? », s’interroge-t-il. Dans une tribune publiée par Le Figaro, il formulait cette réponse : « Face à l’Etat Islamique, les Occidentaux n’ont guère fait dans la dentelle à Mossoul et à Raqqa, comment pourrait-il en être autrement à Idleb ? »

Photo AFP/Omar Haj Kadour
Article tiré de Franceinfo  le 11 septembre 2018

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