Viktor Orbán lâché par une partie de ses amis de la droite européenne

Le Parlement européen a demandé, mercredi, l’ouverture de la procédure contre la Hongrie prévue par l’article 7 du traité sur l’Union. L’illustration d’une guerre des droites à l’approche des élections européennes de 2019.

Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a été lâché par une partie de ses amis de la droite européenne (Parti populaire européen, PPE) et se retrouve aux côtés du gouvernement polonais de Droit et Justice (PiS) sur le banc d’infamie des pays accusés de violer les valeurs européennes, en particulier l’état de droit et la démocratie. Par une majorité de 448 voix contre 197 et 48 abstentions, le Parlement européen a demandé, mercredi, l’ouverture de la procédure prévue par l’article 7 du traité sur l’Union.

Il fallait, pour que la résolution défendue par la Néerlandaise Judith Sargentini (écologiste) soit adoptée, une majorité des deux tiers des suffrages exprimés, une super majorité prévue par les traités européens. En clair, bien que 693 députés étaient présents mercredi dans l’hémicycle de Strasbourg (sur 751 sièges), les 48 abstentions n’ont pas été prises en compte : la majorité requise était donc de 430 voix. Autant dire qu’elle n’a été dépassée que de justesse (de 18 voix). Ce sont les députés du PPE qui ont fait la différence, 116 d’entre eux (sur 218) ayant décidé qu’Orbán et le Fidesz avaient franchi la ligne rouge, à l’image de la quasi-totalité des groupes socialiste, libéral, Verts-régionalistes et de gauche radicale. Il est à noter que les députés du Mouvement Cinq Etoiles (M5S) ont aussi voté pour la mise en accusation d’Orbán, à la différence de leurs alliés de la Ligue, avec lesquels ils gouvernent pourtant l’Italie.

En revanche, les groupes eurosceptiques de l’ECR (conservateurs britanniques, PiS polonais, etc.), les europhobes de l’ETDD (essentiellement l’Ukip britannique) et de l’ENF (constitué autour du Rassemblement national) ont massivement soutenu Orbán. Mais ils n’ont pas été les seuls : le PPE a, en effet, explosé façon puzzle. 57 députés ont voté avec la droite radicale et 28 se sont réfugiés dans l’abstention. Parmi les fidèles du Fidesz, trois élus LR qui assument la ligne extrême droitière de Laurent Wauquiez : Angélique Delahaye, Nadine Morano et Franck Proust. Parmi les abstentionnistes, six LR : Michèle Alliot-Marie, Arnaud Danjean, Rachida Dati, Geoffroy Didier, Brice Hortefeux, Philippe Juvin. Au final, sur les 18 LR présents, seuls 9 ont voté contre Orbán.

Démagogues

Parmi les gros contingents du PPE qui n’ont pas voulu isoler Orbán, on trouve la CSU bavaroise, Forza Italia, le Partido Popular espagnol et beaucoup d’élus des pays d’Europe centrale et orientale (Bulgarie, Hongrie, Croatie, Slovénie, Slovaquie). Les socialistes, les libéraux et la gauche radicale ont aussi eu une quinzaine de défections dans leurs rangs d’élus de l’Est. Plus curieux, si l’on veut : le Parti communiste portugais, qui siège sur les mêmes bancs que La France insoumise, s’est prononcé contre l’activation de l’article 7…

Autant dire que, en première analyse, le paysage de la droite européenne apparaît dévasté après ce vote. Ce sont deux stratégies qui s’affrontent à l’approche des élections européennes de mai 2019. D’un côté, ceux qui considèrent qu’il faut s’opposer frontalement aux démagogues et à l’extrême droite. De l’autre, ceux qui, à l’image de Laurent Wauquiez (on n’ose dire LR tant le parti est lui-même divisé), de Forza Italia, du Parti populaire ou de la CSU considèrent qu’il faut, au contraire, aller chercher des voix voire des alliances à la droite extrême voire à l’extrême droite. L’activation de l’article 7 semble donc marquer une victoire des premiers sur les seconds.

En réalité, les choses sont un peu plus compliquées. Car il n’est nullement question, pour l’instant du moins, d’exclure le Fidesz du PPE comme le groupe libéral l’avait fait avec le FPÖ autrichien de Jörg Haider. D’ailleurs, à l’issue du vote, l’Allemand Manfred Weber (CSU), qui préside le groupe PPE et a voté pour la mise en accusation de la Hongrie, a pris soin de tweeter qu’il souhaitait «maintenir le dialogue et continuer à préserver l’unité de l’Europe. Les semaines qui viennent doivent permettre d’engager le dialogue, pas d’y mettre fin. Les valeurs européennes ne sont pas négociables pour nous». En clair, si Orbán accepte quelques compromis, on en restera là. Mais nul n’exclut un mouvement de mauvaise humeur d’Orbán qui pourrait partir de lui-même afin de créer un nouveau pôle des droites illibérales au Parlement européen. Il n’y a aucun doute que le Français Joseph Daul, le président du parti, et Manfred Weber, le patron du groupe, feront tout pour éviter que ce cauchemar, qui affaiblirait gravement les conservateurs, ne se produise.

Ménager sa gauche

Les deux hommes, tout comme le Premier ministre hongrois, savent d’ailleurs très bien que le vote de mercredi est surtout symbolique. Ce n’est, en effet, qu’une demande : désormais, la balle est dans le camp des Etats puisqu’il revient au Conseil des ministres de l’Union (où siègent les représentants des gouvernements) de décider à la majorité des quatre cinquièmes des 27 s’il «existe un risque clair de violation grave» des valeurs européennes, première étape pouvant mener à de très hypothétiques (car décidées à l’unanimité) sanctions. Or, dans la configuration politique actuelle de l’Union, cette majorité de 22 pays ne sera pas facile à atteindre…

Autant dire que l’opération article 7 ressemble fort à une opération de déminage menée par Manfred Weber, qui espère être désigné en novembre par le PPE comme tête de liste pour les élections européennes, ce qui lui permettrait de devenir président de la Commission en novembre 2019. Il espère être parvenu à ménager sa gauche, en montrant qu’il combat les démagogues, sans se fâcher avec sa droite, en lançant une procédure qui n’a aucune chance d’aboutir. C’est ce qui s’appelle garder deux fers au feu.

Photo : Frederick Florin
Jean Quatremer
Article tiré de Libération le 12 septembre 2018

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