Plan pauvreté – Des mesures symboliques et un manque d’ambition

Emmanuel Macron a listé ce jeudi les mesures de son « plan pauvreté ». Elles doivent améliorer le système actuel, par petites touches, mais s’avèrent cosmétiques au regard des conséquences de sa propre politique économique.

Le plan pauvreté était attendu avec un mélange d’impatience et de scepticisme. Maintes fois retardé et préparé dans un contexte de coupes budgétaires, il devait néanmoins donner une coloration sociale à un quinquennat qui patine.

Parmi les annonces, trois mesures symboliques se dégagent. Elles sont surtout destinées à corriger des trous noirs du système d’aide français :

• L’école obligatoire à partir de 3 ans, pour que tous les enfants aillent en maternelle, afin de lutter contre les inégalités dès le plus jeune âge.

• Des petits-déjeuners dans les écoles et collèges des quartiers pauvres. Une aide aux directeurs d’établissement du Réseau d’éducation prioritaire (REP) devra être créée pour les inciter à organiser ces petits-déjeuners, car 13 % des enfants de ces établissements arrivent à l’école le ventre vide.

• L’obligation faite aux services de l’aide sociale à l’enfance de d’étendre son action aux 18-21 ans qui n’ont pas de logement, d’emploi ou de formation. Le contrat jeune majeur accompagne déjà 20 900 jeunes de 18 à 21 ans, mais il reste très insuffisant. 30% des sans-abri nés en France sont des anciens enfants placés, estime ainsi le Conseil économique, social et environnemental.

Dans le détail, Emmanuel Macron annonce aussi vouloir améliorer la formation des aides maternelles et faciliter la construction de crèches à vocation sociale dans les villes pauvres. Les communes concernées auront un « bonus financier » qui leur permettra de financer les constructions à hauteur de 90 % de l’investissement.

Le chef de l’Etat annonce que 100 000 contrats de « garantie jeune », programme de retour à l’emploi signé avec les missions locales, seront mobilisés chaque année, sans préciser s’il s’agit d’une augmentation ou d’une simple pérennisation du dispositif actuel, déjà déployé à hauteur de 100 000 contrats par ans. Emmanuel Macron annonce également un soutien aux initiatives « Territoire zéro chômeur de longue durée » et « Convergence », dont le nombre de bénéficiaires doit « plus que doubler », annonce le Président. Il n’est donc pas question d’une généralisation, comme il en a été un temps question.

Les aides bientôt conditionnées à une activité ?

Le gouvernement renonce également au « versement social unique », qui devait fusionner les minimas sociaux dans un seul et même dispositif automatique. Celui-ci aurait en effet représenté un coût important, vu l’ampleur du non-recours aux aides sociales (40 % des ménages éligibles au RSA n’en ont pas fait la demande). Il se résout uniquement à simplifier l’aide au paiement d’une complémentaire santé.

Emmanuel Macron lance en revanche le chantier, qui devra aboutir en 2020 avec la présentation d’un texte de loi, d’un « revenu universel d’activité ». Il s’agit de « créer un véritable service public de l’insertion. Un même guichet, simple, unique », pour gommer « l’absurdité du système dans lequel nous vivons ».

Le sens de ce « revenu universel d’activité » est aussi d’inciter, voire de contraindre, les allocataires à travailler, à en croire les intentions affichées par le chef de l’État. « Il est inacceptable que ceux qui peuvent prendre un emploi ne le fassent pas. Face aux droits, il doit y avoir un devoir et des sanctions », a-t-il martelé.

Le « revenu universel d’activité », qui devra fusionner les minimas sociaux et permettra à « chacun [de] bénéficier d’un filet de sécurité », est donc « conçu pour que le retour à l’emploi soit le plus rapide possible » et pour que « nous nous assurions que les devoirs [des allocataires] soient respectés ».

Derrière un pupitre floqué de la promesse de « faire plus pour ceux qui ont moins », Emmanuel Macron a donc conservé une teinte libérale. « Le projet productif, dit-il, permet seul l’émancipation de chacun » et le travail offre à chacun de « retrouver sa part de liberté ».

8 milliards, qui dit mieux ?

La grande question accompagnant ce plan reste celle des moyens financiers. Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, communiquait ce jeudi matin sur une enveloppe de 8 milliards d’euros sur l’ensemble du quinquennat. Un chiffre qu’il faut rapporter à un investissement annuel de 2 milliards par an sur quatre ans, et analyser dans le détail pour déceler d’éventuels effets d’annonce et recyclages d’annonces anciennes.

L’association ATD Quart monde a déjà fait ce calcul, comme l’a dit sa présidente Claire Hedon ce jeudi sur France info :

Dans les 8 milliards annoncés, il y en a 4 déjà qui sont du redéploiement.

La refonte du CAP petite enfance se fera par exemple, a annoncé Emmanuel Macron, par une mobilisation de 100 millions d’euros du Fonds d’innovation sociale. Sans préciser si la somme est à déduire du milliard déjà annoncé en janvier pour ce fonds, qui agrégeait lui-même déjà des financements existants et de l’argent privé. Idem pour l’obligation, faite aux départements, d’accompagner les jeunes de 18 à 21 ans sans activité, pour laquelle 50 millions d’euros seront « mobilisés », sans qu’il soit précisé s’il s’agit d’une dépense nouvelle.

L’opposition tacle d’ailleurs comme un seul homme la faiblesse du plan en matière de moyens. Du côté du Parti socialiste, Olivier Faure, premier secrétaire, fait son calcul : 8 milliards d’euros sur quatre ans dans un pays qui compte 8,8 millions de pauvres, « c’est 62 centimes par jour » et par personne. « Le plan cadeaux fiscaux c’est 600 000 euros par an en moyenne et par individu pour les plus fortunés. » Au Parti communiste, Ian Brossat relève également que « la suppression de l’impôt sur la fortune, c’est 4 milliards chaque année ». Tandis qu’Adrien Quatennens, député FI, estime qu’un plan pauvreté véritablement ambitieux aurait dû faire en sorte « que le RSA soit directement donné à ceux qui en ont le droit sans qu’il aient à faire des démarches ».

Ces annonces sont également à mettre en regard des choix budgétaires du gouvernement. Le désengagement massif de l’État de la politique de logement fera reculer le logement social au profit du logement privé à bas coût. La baisse des contrats aidés fragilise quant à elle des milliers d’associations, notamment dans le social. Le sous-investissement dans les universités laisse, avec l’entrée en vigueur de Parcoursup, au moins 3 000 bacheliers sans affectation. Tandis qu’Emmanuel Macron attire l’attention sur les 2 millions de jeunes sans travail ni formation, « qui deviennent des perdus de vue ». C’est dans le détail qu’il faudra donc analyser, mesure par mesure, les effets de ce plan pauvreté.

Erwan Manac’h
Article tiré de Politis  le 13 septembre 2018

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