Nous voulons des coquelicots – Contre les pesticides, Fabrice Nicolino lance une mobilisation citoyenne et durable

Lancé le 10 septembre, l’appel à l’interdiction de tous les pesticides lancé par Fabrice Nicolino, journaliste, et Générations future a rencontré un franc succès. Il se doublera d’événements festifs et réguliers. Objectif : cinq millions de signatures d’ici à 2020.

70 000 signatures en une poignée d’heures (96 250 à ce jour) : sous le label Nous voulons des coquelicots, l’appel à l’interdiction de tous les pesticides lancé par Fabrice Nicolino, journaliste à Charlie Hebdo, et François Veillerette, porte-parole de Générations futures, a connu un démarrage impressionnant. Cette mobilisation citoyenne est appelée à durer deux ans, et ambitionne les cinq millions de signatures. Le vendredi 5 octobre à 18h30, les premiers signataires se retrouveront sur les places des villes et des villages. Des rendez-vous festifs : ils planteront des graines, partageront des vins naturels, se retrouveront là chaque premier vendredi de chaque mois, pendant deux ans… « L’idée est de commencer à dix mille et de se retrouver à un million, à mesure que grandira la pétition », annonce Fabrice Nicolino, convaincu que le mouvement va… s’enraciner.

Comment l’idée de cette campagne a-t-elle germé ?
Ça fait très longtemps que je m’intéresse à la question des pesticides – j’avais écrit avec François Veillerette il y a onze ans un livre chez Fayard, Pesticides, révélations sur un scandale français, qui avait remporté un succès inattendu. Mon engagement remonte à l’enfance. Je suis d’une famille ouvrière de Seine-Saint-Denis, j’ai grandi dans une cité HLM, mon père communiste m’a élevé dans le culte de la politique et du combat. J’ai commencé à faire de la politique à douze-treize ans, très vite à l’extrême-gauche, mais déjà versé dans l’écologie. Je ne sais plus trop qui m’a refilé le virus. L’été 1972, à 16 ans, je me suis retrouvé au Larzac. En fait, cela fait trente ans que j’écris sur l’écologie.

Et les pesticides ?
J’ai toujours vu ça comme une tragédie, je sais depuis longtemps que les pesticides tuent toute la vie. 80 % des insectes disparus en moins de trois décennies, un tiers des oiseaux des champs en quinze ans. Les fabricants de pesticides se présentent comme des phytopharmaciens. Mais parler de produits phytosanitaires, c’est vraiment une manipulation de la langue, on est chez Orwell. Tous les industriels de l’agro-chimie en France, parmi lesquels les filiales de Bayer, Monsanto, BASF, Syngenta, sont réunis au sein de l’UIPP, l’Union des Industries de la Protection des Plantes. En prétendant « protéger » les plantes, ces industriels jouent sur les mots, car ils savent pertinemment que le mot pesticides indique l’action de tuer.

“Les fabricants de pesticides comme Monsanto et Bayer ont une histoire terrible”

Vous parlez de groupes criminels…
Il faut être prudent, mais les fabricants de pesticides comme Monsanto et Bayer ont une histoire terrible. Le nom de Monsanto est maudit, au point qu’en le rachetant, Bayer, désormais le plus grand groupe agro-chimique de la planète, va le faire disparaître. Monsanto a produit pendant des décennies des PCB, du pyralène, dont il connaissait dès 1935 la toxicité, puis a vendu à l’armée américaine l’Agent orange dans le but de faire disparaître la forêt tropicale. Aujourd’hui, trois millions de Vietnamiens ont des troubles neurologiques, des malformations génétiques, des cancers. Bayer, inventeur de la guerre des gaz en 1915, intégré par le IIIe Reich dans le consortium IG Farben, a alors mené les expérimentations dans l’usine Monowitz accolée au camp d’extermination d’Auschwitz. Condamné pour crimes de guerre à Nuremberg, son chef, Fritz ter Meer n’en a pas moins été nommé en 1956 président du conseil de surveillance de Bayer.

Si l’industrie chimique est si puissante en Allemagne et en Suisse, pourquoi n’avoir pas lancé le mouvement au niveau européen ?
Se battre sur la France, concentrer nos forces, est le gage du succès, qu’on étendra en Belgique, en Allemagne, au Pays-Bas, en Italie, en Espagne. Ensuite, le mouvement deviendra mondial. Il ne faut jamais oublier que des pesticides fabriqués au sein de l’Union Européenne sont massivement utilisés en Asie du Sud-Est, en Inde, en Amérique centrale, en Argentine. Dans ce dernier pays, on répand sur des dizaines de milliers d’hectares, par hélicoptère et avion, des produits comme le Round-Up. Les résultats sur les humains sont horribles.

La France est le premier utilisateur de pesticides en Europe. Pourquoi ?
A la sortie de la guerre en 1945, on a eu un lobbyiste de génie, Fernand Willaume, qui a constitué autour de lui un lobby d’une ampleur et d’une solidité prodigieuse. Il est à l’origine d’un système para-totalitaire où tous les acteurs qui sont appelé à prendre des décisions ou exercer du pouvoir sur l’industrie des pesticides se rassemblent, l’INRA naissante, la FNSEA nouvellement créée, le ministère de l’Agriculture et bien sûr les industriels de la chimie. Cette interpénétration entre des hommes d’état, un Institut de recherche scientifique, un syndicat majoritaire, les Chambres d’agriculture, et des industriels, explique pourquoi on utilise autant de pesticides en France.

En 2007, le Grenelle de l’Environnement fixait le cap d’une réduction de 50 % dans les dix ans, et on a assisté à une augmentation de 20 %. Ce lobby est suffisamment puissant pour faire penser aux agriculteurs que leur intérêt est d’utiliser toujours davantage de pesticides ?
Il y a plusieurs agricultures en France. Quoi de commun entre un grand céréalier de la Beauce qui exporte dans le monde entier à coup de subventions, et un petit éleveur du Cantal ? Rien, sauf la FNSEA. Un paysan, s’il veut espérer que son exploitation soit défendue, doit s’inscrire dans le réseau géré par la FNSEA. Ce qui va faire bouger les choses, c’est qu’on assiste à une révolution des pratiques alimentaires en France sans précédent. La vitesse à laquelle se développe la consommation des produits bio est inouïe. On est obligé d’importer, parce que l’agriculture est toujours tenue par l’industrie des pesticides. On n’aide pas les agriculteurs à se tourner vers le bio, alors que des millions de gens ont fait le chemin de se détourner des produits avec pesticides. Ce sont eux qui vont signer l’appel des coquelicots.

Que répondez-vous à ceux qui disent « il faut du temps, on ne peut pas se tirer une balle dans le pied »…
Ça fait des décennies que les mêmes, toujours les mêmes, disent qu’il faut du temps, trouver des alternatives, de nouvelles molécules… Il y a trop d’intérêts économiques en jeu, ce sont toujours les mêmes qui parlent. On n’interroge pas en profondeur le monde paysan français, qui doute de ce système qui l’a conduit à la ruine. La France des grands discours productivistes a toujours prétendu que si on avait fait ce choix de la chimie, c’était pour nourrir le monde. Or, ceux qui nous ont dit ça se sont ensuite lancés dans le système des bien mal nommés « bio-carburants », qui consistent à produire du carburant avec des plantes alimentaires. Aujourd’hui , la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), nous annonce des famines de masse parce que le système agro-industriel atteint ses limites, détruit tout ce qui est vivant, a tué une grande partie de la fertilité naturelle des sols. La FAO, qui a soutenu ce système, est en train de changer son fusil d’épaule, et dit que seule l’agro-écologie est susceptible de nourrir l’humanité. Je suis certain qu’on va gagner.

Un homme a été visionnaire, Pier Paolo Pasolini, lorsqu’il évoquait en 1975 la disparition des lucioles…
Pasolini était un visionnaire parce qu’il avait compris que la disparition des lucioles annonçait une catastrophe globale, et il sentait que ce qui était en train de disparaître de l’Italie comme du monde, c’est l’extraordinaire beauté du monde. Bien sûr que ce combat est culturel ! Dans la peinture, dans la poésie, dans la littérature, dans la musique, où qu’on se tourne, l’inspiration humaine fondamentale est la beauté du monde sous toutes ses formes. La bataille que nous menons pour les oiseaux, les abeilles, les libellules, exprime ce qu’est un homme, qui se prosterne devant cette beauté, et la protège. Sinon, que reste-t-il ?

Photo : Léa Crespi
Vincent Rémy
Article tiré de Télérama  le 15 septembre 2018

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