Et si les GAFA étaient les grands gagnants sur les droits d’auteur ?

Mercredi dernier, le Parlement européen a adopté la directive sur les droits d’auteur sur Internet. Le texte devrait permettre aux éditeurs de presse et culturels de récupérer un peu d’argent dans les poches des géants du web. En théorie seulement.

L’été aura été intense pour les lobbyistes de Strasbourg. En deux mois, les défenseurs des intérêts des éditeurs culturels et des éditeurs de presse ont réussi le tour de force de renverser l’avis du Parlement européen. Après l’avoir retoquée en juillet dernier, les députés européens ont finalement adopté, cette semaine, la directive sur les droits d’auteurs à l’heure du numérique. Et en deux mois, donc, les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) sont passés de grands gagnants à grands perdants concernant la rémunération des contenus qu’ils exploitent aujourd’hui sans débourser le moindre centime. Mais, à la lecture des événements et malgré la tribune de 205 personnalités, dont la ministre de la Culture, appelant à voter le texte le week-end dernier, on peut raisonnablement se demander si les GAFA n’avaient pas plus intérêt, à long terme, à perdre plutôt qu’à gagner.

En validant la création d’un “droit d’auteur voisin” pour les entreprises de presse, les GAFA seront demain obligés de rémunérer les éditeurs dont les contenus sont partagés sur leurs plateformes. En gros, chaque fois qu’un utilisateur de Facebook “partagera” un lien renvoyant vers le site d’un éditeur, cet éditeur recevra une rémunération. Le but pour les professionnels de l’information, notamment, est de voir revenir vers eux une part du (gros) gâteau de la publicité en ligne dont ils ont été dépourvus dans les années 2000. Début août, une étude commandée par le ministère de la culture et le CSA dévoilait des chiffres effarants : depuis 2000, la presse a vu fondre 71% de ses recettes publicitaires et d’ici 2020, elle en perdra encore 22%. Parallèlement, les réseaux sociaux, Facebook en tête, se sont arrogé, en dix ans de présence en France, 46% du marché publicitaire. Une situation intenable pour les éditeurs de presse qui se sont félicité, dès l’annonce du vote par le Parlement européen, de la future redistribution des cartes. L’histoire est belle et David a gagné contre Goliath. Vraiment ?

Héberger pour ne pas payer

Selon certains observateurs du secteur, ce serait une erreur de penser que les GAFA sont les grands perdants dans cette affaire. Sur son blog, Guillaume Champeau, actuel directeur éthique et affaires juridiques de Qwant (lire ci-dessous), moteur de recherche européen qui, à l’inverse des GAFA, ne collecte pas les données personnelles de ses utilisateurs, annonce même l’inverse. Selon lui, une fois l’émotion passée, “le piège va vite se refermer” et plutôt que rémunérer les liens renvoyant vers les sites de presse, les géants du web les bloqueront. Les sites d’information, dont le trafic dépend aujourd’hui essentiellement des redirections depuis les réseaux sociaux ou les moteurs de recherche se verront alors proposer par ces mêmes réseaux sociaux et moteurs de recherche, qui ne feront plus de liens externes, des espaces de publication (payants ?) hébergés sur leurs plateforme.

Si l’on se réfère aux annonces de Zuckerberg début 2018 concernant le “nouveau fil d’actualité” de Facebook, l’analyse de Guillaume Champeau se tient et on en vient même à se demander si les GAFA n’ont pas anticipé la directive votée cette semaine. En janvier dernier, le patron de Facebook annonçait que désormais, le “fil d’actualité” des utilisateurs du réseau comprendrait moins de liens externes, et donc moins de renvois vers les sites d’informations, et plus de liens internes à Facebook, entre utilisateurs. Résultat : -30% de redirection depuis la plate-forme pour des poids lourds comme lemonde.fr entre mai 2017 et mai 2018. Et depuis 2016, la plateforme a décliné ses “pages” en plusieurs modèles suivant qu’il s’agisse d’une page personnelle, d’une page “shopping” ou autre. Il est fort probable que les journaux, demain, devront créer une page “médias” s’ils veulent continuer à exister sur Facebook, avec des contenus créés spécialement pour le support.

Pour le géant du web, la directive sur les droits d’auteur devient alors une aubaine: non seulement il n’aura pas à rémunérer les liens externes, puisque les contenus seront hébergés chez lui mais il gardera le gâteau publicitaire puisque les “marques” d’information devront publier des contenus sur Facebook pour toucher les quelques 2 milliards d’utilisateurs du réseau.

Et il en va de même pour les éditeurs et hébergeurs de contenus audiovisuels qui se sont eux aussi félicité du vote de la directive. Selon Guillaume Champeau, le tour de passe-passe est dans l’article 13 de la directive, qui obligera les hébergeurs à mettre en place un système de détection de contenus soumis aux droits d’auteurs. Aujourd’hui, seul Google et son service Youtube disposent de cette technologie. Si d’aventure, un nouvel acteur avait eu dans l’idée d’aller titiller Youtube, les contraintes technologiques imposées par la directive, qui par ailleurs seront un frein à la création, l’y ferait réfléchir à deux fois. Il devrait développer une technologie que Google a mis plus de 10 ans à sortir. À moins que, ce même Google ne lui demande une rémunération pour l’utilisation de cette technologie…ou un accord sur les droits d’auteur

Alors, certes, la directive est une avancée dans le sens où elle prend en considération les créateurs pour la première fois dans la jungle numérique. Mais elle arrive sans doute avec 10 ans de retard dans un secteur où il faut inventer aujourd’hui ce qu’on ne sera déjà plus demain.

Paul Goiffon
Article tiré de la Marseillaise  le 17 septembre 2018

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