Pour une autre stratégie de défense de l’Europe et un désarmement militaire

A quelques mois des élections européennes, le débat sur l’avenir de la dissuasion nucléaire doit être l’occasion de proposer un plan à la hauteur des grands enjeux du XXIe siècle. Pourquoi ne pas exiger le retrait des armes nucléaires américaines du continent européen ?

Face au dérèglement géopolitique généralisé, en présence de dirigeants comme Trump et Poutine qui entretiennent des logiques de guerre, l’UE se trouve face à un nouveau défi : quel que soit son poids diplomatique sur la scène internationale, il lui faut acquérir davantage de souveraineté pour mettre un frein à cette périlleuse course aux armements. Dès lors, les enjeux de la dissuasion nucléaire deviennent particulièrement décisifs pour notre défense commune, et doivent faire l’objet d’une large discussion publique avant les élections européennes de 2019.

Il est l’heure de remettre sur la table le retrait des armes nucléaires américaines du continent européen. Au vu du chantage exercé actuellement par la Maison Blanche sur ses alliés de l’OTAN, les Européens disposent d’une occasion inespérée pour rappeler que ces installations représentent non seulement une charge financière considérable et un risque permanent, mais aussi, si l’on en croit les responsables de la US Air Force, un non-sens militaire. Elles symbolisent une mainmise anachronique des Etats-Unis sur le continent. A partir du moment où les Etats-Unis ont laissé planer le doute sur la garantie qu’ils pouvaient accorder aux Européens, des voix se sont fait entendre à Berlin pour envisager l’option nucléaire. L’option d’une coopération nucléaire  de l’Allemagne avec la France a refait surface, avec l’idée de mutualiser la «force de frappe».

Vers une fédération nucléarisée ?

Cette option pourrait séduire à la fois la France de Macron, qui veut moderniser l’arsenal nucléaire français sans en supporter toute la charge, et en même temps la chancelière Merkel, qui voudrait asseoir de réelles ambitions européennes. Récemment, certaines voix sont même allées jusqu’à lever le tabou d’une Allemagne disposant de l’arme nucléaire, rejoignant les inquiétudes polonaises face à la perspective d’une alliance militaire entre Trump et Poutine. Va-t-on assister à l’avènement de nouveaux candidats à la bombe sur le sol européen, aux portes de Moscou ? Va-t-on assister à une implosion de l’Otan avec l’apparition d’un nouveau cercle concentrique qui accepterait l’idée d’une fédération nucléarisée ?

Quoi qu’il advienne, ce débat donne raison au président Mitterrand qui prophétisait que la question nucléaire sera la question européenne du début du XXIe siècle. Il s’agit aussi de remettre en question l’efficacité stratégique supposée de la dissuasion nucléaire, surtout pour les habitants des pays où sont entreposées près de 150 ogives nucléaires (Belgique, Pays-Bas, Italie et Allemagne). Pris en otage dans le bras de fer entre Moscou et Washington, ils n’ont jamais été consultés sur l’utilité de cette présence, alors mêmes qu’ils paient le prix pour l’occupation des sols et l’entretien de ces bases. Ce débat est donc une occasion historique pour exiger le retrait des armes nucléaires américaines du continent européen. Ces armes entretiennent un climat de course aux armements, à l’heure où les Etats-Unis cherchent à introduire de nouvelles armes sur notre continent, comme le bouclier antimissile, et que la Russie ne cesse de moderniser ses bases militaires aux frontières de l’Union européenne.

Des Casques verts chargés de la démilitarisation

De plus, ce système otanien de partage nucléaire, qui contrevient à l’esprit du traité de non-prolifération, a eu pour effet de saboter les stratégies de dénucléarisation préventive esquissées au début de la guerre froide pour éviter la nucléarisation de l’Europe centrale, mais aussi d’empêcher les peuples européens de parachever l’unification politique du continent à la sortie de la guerre froide. Il contribue depuis des décennies à neutraliser les efforts européens pour bâtir un système de défense alternatif. Le débat sur la modernisation des systèmes de dissuasion nucléaire n’est donc pas seulement un enjeu pour des puissances atomiques comme les Etats-Unis, la France ou le Royaume-Uni, c’est aussi un test de crédibilité pour l’Union européenne, dont l’autonomie stratégique gagnerait à être pensée dans l’horizon d’un monde qui ne reconnaîtrait plus l’armement nucléaire comme une marque de puissance. C’est d’ailleurs le sens que l’on peut donner au traité sur l’interdiction des armes nucléaires, approuvé à l’Assemblée générale des Nations Unies il y a un an par 122 pays et ratifié par dix pays (dont l’Autriche).

A quelques mois des élections européennes, ce débat sur l’avenir de la dissuasion nucléaire doit aussi être l’occasion de proposer une stratégie de sécurité et de défense commune qui soit à la hauteur des grands enjeux du XXIe siècle. Ceci inclut, en même temps, une stratégie d’autonomisation vis-à-vis de l’Otan. Fondée sur l’analyse des causes environnementales de l’insécurité mondiale, une nouvelle stratégie favoriserait une diplomatie de désarmement préventif. Le degré d’armement et les conditions de déploiement des troupes seraient soumis à l’approbation des parlements européens (au niveau de l’UE et des Etats membres), dans le respect de la légalité internationale. Au sein de ces forces armées seraient constitués des Casques verts chargés de la démilitarisation et de la dépollution des sites européens qui sont encore marqués par les conflits antérieurs, y compris les munitions chimiques en mer du Nord et en mer Baltique.

Dans ces conditions, le renforcement significatif du budget de l’Europe de la défense (tel qu’il est préconisé par la Commission européenne) pourrait se justifier. Il contribuerait primo à renforcer l’autonomie stratégique de l’Union européenne. Secundo, les nouvelles priorités du dispositif militaire pourraient battre en brèche l’idée erronée (aux yeux d’une majorité d’Européens) selon laquelle notre tranquillité d’esprit, notre prospérité et notre sécurité seraient à mettre au compte de l’armement nucléaire américain.

Yannick Jadot député européen Michèle Rivasi députée européenne EELV, co-fondatrice de la Criirad Félix Blanc docteur en Science politique, chercheur associé au Centre Raymond Aron-EHESS , Ben Cramer chercheur associé au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP)

Photo : REUTERS – Vincent Kessler
Article tiré de Libération  le 20 septembre 2018
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