Mauvais bilan pour la sécurité internationale

Pour les groupes de recherche et d’analyse sur la paix et la sécurité, les derniers bilans ne sont pas bons. La sécurité mondiale s’est fortement détériorée cette dernière décennie. Le nombre, la complexité et la létalité des conflits a augmenté de même que le nombre de personnes déplacées de force. Les transferts internationaux d’armes ont progressé et le processus de réduction des armes nucléaires est menacé. Comme l’explique le Yearbook 2018 du Stockholm international peace research institute (SIPRI), document de référence en la matière, l’internationalisation des conflits internes, les liens entre la violence criminelle et les activités d’une multitude de groupes armés ou l’impact du changement climatique sont autant de facteurs en développement qui menacent la sécurité internationale.

Les approches traditionnelles de la sécurité internationale se sont longtemps concentrées uniquement sur les acteurs étatiques et sur leurs capacités militaires à se protéger. Cependant, au cours des dernières décennies, la définition de la sécurité s’est profondément élargie. La recomposition de la scène internationale, les évolutions technologiques rapides et les nouvelles menaces mondiales, comme par exemple le réchauffement climatique ont modifié cette perception.

Nayef Al-Rodhan dans son ouvrage de 2007, The Five Dimensions of Global Security: Proposal for a Multi-sum Security Principle, proposait déjà une redéfinition plus complète de la sécurité internationale : « Dans un monde globalisé, la sécurité ne peut plus être considérée comme un jeu à somme nulle impliquant uniquement les États. La sécurité mondiale a cinq dimensions qui incluent la sécurité humaine et environnementale, nationale, transnationale et transculturelle. Par conséquent, la sécurité internationale et la sécurité d’un État ou d’une culture ne peuvent être atteintes sans une bonne gouvernance à tous les niveaux, garantissant les conditions de sécurité grâce à l’application de principes de justice pour tous les individus, les États et les cultures ».

Pour analyser et comprendre l’évolution de la sécurité internationale, le Stockholm international peace research institute (SIPRI) produit chaque année des documents de référence sur la situation mondiale. Leur dernier rapport 2018 qui est sorti fin août 2018 et dont nous publions ici quelques éléments, dresse un bilan sur l’état actuel de la sécurité mondiale.

Les grandes tendances en 2017

La sécurité mondiale s’est fortement détériorée cette dernière décennie, annonce le rapport en préambule. La létalité des conflits armés a augmenté. Mais contrairement au passé, les conflits armés semblent aujourd’hui se concentrer dans les zones urbaines et font plus de victimes parmi les civils que parmi les militaires. Sur les onze premiers mois de 2017, au moins 15 399 civils ont été tués par des armes explosives, soit plus de 42% d’augmentation par rapport à 2016. Plus de 65,5 millions de personnes ont été déplacées de force. Les conflits dont le nombre a augmenté ont également aggravé l’insécurité alimentaire.

Au Yémen par exemple, la coalition menée par l’Arabie saoudite a maintenu son blocus partiel des territoires sous contrôle houthi, entraînant une insécurité alimentaire aiguë pour au moins 17 millions de personnes représentant 60% de la population. L’internationalisation de conflits internes, le lien entre la violence criminelle et les activités d’une multitude de groupes armés ou l’impact du changement climatique sont autant de complications qui exacerbent l’insécurité humaine.

Au-delà des tensions entre entités rivales ou au sein de zones géographiques spécifiques, on assiste, indique le rapport, plus globalement à une évolution des relations géopolitiques et géostratégiques et des dynamiques de pouvoir, que n’explique ni le modèle bipolaire de la Guerre froide, ni le modèle unipolaire qui a suivi. Ces nouvelles dynamiques ont été marquées en 2017 par les relations difficiles entre la Russie et les Etats-Unis et par les allégations d’ingérence russe dans la politique intérieure occidentale (l’annexion de la Crimée, l’engagement russe en Ukraine orientale) par exemple. Mais aussi par la rivalité régionale entre l’Arabie saoudite et l’Iran, par les tensions en mer de Chine méridionale et orientale, entre la Chine et l’Inde, le conflit Inde –Pakistan au sujet du Cachemire où les tensions intra-Otan avec la Turquie pour ne citer que ceux-là.

Les dépenses militaires

Les dépenses militaires mondiales sont estimées par le SIPRI à 1 739 milliards de dollars en 2017, soit 2,2% du PIB mondial ou 230 dollars par personne, le niveau le plus élevé depuis la fin de la guerre froide. Les Etats-Unis restent le premier dépensier avec 700 milliards de dollars pour 2018, récemment approuvés par le Sénat pour le nouveau budget militaire (610 milliards en 2017). La Chine est en deuxième position avec 228 milliards (+ 5,6% sur 2016). L’Arabie saoudite se place en troisième position avec 69,4 milliards de dollars (+ 9,2% sur 2016). Suivi par la Russie avec 66,3 milliards de dollars (20% de moins qu’en 2016) et l’Inde avec 63,9 milliards de dollars (+ 5,5% sur 2016).

Les dépenses militaires en Amérique du Nord ont diminué en 2017 pour la septième année consécutive (baisse de 0,2% sur 2016) mais remontent en 2018. En revanche, l’Asie de l’Est a continué à augmenter pour la 23e année consécutive (+4,1% sur 2016). En Europe occidentale, les dépenses militaires ont augmenté pour la troisième année consécutive (+1,7%sur 2016). Le Moyen-Orient, l’Europe centrale et l’Amérique du Sud sont aussi en augmentation. Par contre, elles ont diminué en Afrique, en Amérique centrale et dans les Caraïbes ainsi qu’en Europe orientale.

Transferts d’armes 2017

La production d’armement est en augmentation. Elle a évolué de 10% entre 2008 et 2012 et entre 2013 et 2017 pour atteindre son plus haut niveau depuis la guerre froide. Sur la base des déclarations faites par les pays qui publient la valeur financière de leurs exportations d’armes, le SIPRI est arrivé à un total du commerce mondial des armes en 2016 de 88,4 milliards de dollars. Un chiffre très inférieur à la réalité qui pourrait, si on rajoute les services militaires, atteindre 375 milliards de dollars pour 2016 sans compter la Chine.

Les 5 principaux fournisseurs d’armes entre 2013 et 2017 (représentant 74% du volume total des exportations) étaient les Etats-Unis, la Russie, la France, l’Allemagne et la Chine.

Les cinq principaux importateurs d’armes sont l’Inde, l’Arabie Saoudite, l’Egypte, les Emirats arabes unis (EAU), et la Chine.

Sur la période 2013 à 2017, la région Asie et Océanie a été la principale importatrice mondiale d’armes (42%) suivie par le Moyen-Orient (32%). En revanche, le flux d’armes a diminué vers l’Europe (-22%), l’Amérique (-29%), et vers l’Afrique (-22%).

Les armes nucléaires

Depuis 2018, neuf Etats possèdent des armes nucléaires (Etats-Unis, Russie,

Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord). Sur le total de cet arsenal qui comprend 14 465 armes nucléaires, 3750 ont été déployées avec des forces opérationnelles et près de 2000 d’entre elles sont maintenues en état d’alerte opérationnelle élevée.

Les stocks d’ogives nucléaires continuent globalement de diminuer grâce à la Russie et aux Etats-Unis, car ils possèdent à eux deux 92% de ces armes, et ils se sont lancés dans un programme de réduction de leurs forces nucléaires stratégiques conformément au Traité Nouveau START de 2010. Car la Chine, l’Inde, la Corée du Nord et le Pakistan sont soupçonnées d’accroître leurs arsenaux nucléaires. Mais ce processus de réduction est menacé. La Russie et les Etats-Unis se sont accusés mutuellement de violer le Traité de 1987 sur l’élimination des missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée. De plus, le Traité de 2010 sur les mesures visant à réduire et à limiter davantage les armements stratégiques offensifs expire en février 2021, sans aucune perspective de le prolonger ou de le remplacer.

Donc le bilan n’est pas bon, et indique que la sécurité internationale est en proie à de multiples facteurs complexes, incertains, parfois nouveaux, parfois très anciens, qui se conjuguent dans un paysage mondial en pleine transformation.

Arnaud Jouve
Article tiré de RFI  le 20 septembre 2018

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