A Calais, «une atteinte sans précédent à la liberté d’expression»

Le tribunal de Boulogne-sur-Mer a condamné ce mardi un travailleur humanitaire à 1 500 euros d’amende pour un tweet ironique dénonçant les abus policiers.

Dénonciation politique ou diffamation ? Le tribunal correctionnel de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) a tranché en condamnant ce mardi Loan Torondel à 1 500 euros d’amende avec sursis pour un tweet ironique publié le 1er janvier, dénonçant l’attitude des forces de police dans la région de Calais (notamment les confiscations voire destructions de vêtements et autres effets personnels). Montrant deux agents s’adressant à un migrant, la photo était accompagnée de cette légende railleuse :

(Policier prenant la couverture d’un migrant)
« Mais il fait 2°C !
– Peut-être, mais nous sommes la nation française, monsieur»

Une référence assez claire au discours du chef de l’Etat, Emmanuel Macron, qui, la veille lors de ses vœux aux Français, avait lancé : «N’oubliez jamais que nous sommes la nation française.» Loan Torondel, alors coordinateur à Calais de l’association l’Auberge des migrants, a pourtant été reconnu coupable de diffamation. Même s’il a fait appel de la décision, il s’agit d’un signal «très fort» et «dangereux» selon Katia Roux, chargée de plaidoyer à Amnesty International, qui s’était rendue au tribunal pour apporter son soutien au jeune travailleur humanitaire.

Que pensez-vous de la décision du tribunal de Boulogne-sur-Mer ?

Le jugement va au-delà de la réquisition du procureur. On estime que c’est une atteinte sans précédent à la liberté d’expression, dangereuse pour les travailleurs humanitaires et les bénévoles, à Calais comme ailleurs. La bonne foi de Loan n’a pas été retenue car il aurait manqué de prudence en ne floutant pas les visages des CRS. On s’inscrit en faux avec cette explication car on a tout à fait le droit de filmer ou de photographier des fonctionnaires de police dans l’exercice de leurs fonctions.

Cela s’inscrit dans un contexte récurrent de pressions sur ceux qui viennent en aide aux migrants…

C’est un message négatif et paralysant qu’envoie la justice à ceux qui défendent les migrants sur le terrain et relatent d’éventuels abus des forces de l’ordre. C’est la première fois qu’une personne est condamnée pour diffamation, mais les situations de harcèlement envers les bénévoles ne sont pas rares. Ils nous rapportent par exemple des contrôles d’identité à répétition, jusqu’à dix fois par jour dans le Calaisis, des agents qui les appellent par leurs prénoms, etc. Avant le procès de Loan Torondel, il y a eu ceux de Martine Landry ou encore Cédric Herrou, des cas emblématiques de ce qu’on peut appeler délit de solidarité.

Quelle est la situation pour les migrants dans la région de Calais ?

Elle est très difficile depuis le démantèlement de la Jungle en 2016. Les migrants et réfugiés n’ont plus d’endroit où se poser. Il ne subsiste plus qu’un centre d’accueil de jour en ville, géré par le Secours catholique. Les démantèlements de camps informels sont réguliers, tout comme les violences policières, selon les témoignages des associations locales. C’est pour cela qu’il est important que les défenseurs des droits humains ne soient pas attaqués à leur tour.

Photo : AFP – Philippe Huguen
Sylvain Mouillard
Article tiré de Libération  le 25 septembre 2018

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