Parcoursup – Des désirs derrière des chiffres

La ministre de l’Enseignement supérieur se félicite que moins d’un millier de lycéens soient sans affectation. Mais ceux qui ont obtenu une réponse positive de l’algorithme de la plateforme subissent parfois l’insatisfaction d’une orientation subie.

Tribune. Ces derniers jours, on a pu entendre un peu partout la satisfaction de la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, à propos de Parcoursup, la nouvelle plateforme d’orientation des lycéens qui remplace Admission post-bac (APB). Moins d’un millier de lycéens seraient aujourd’hui sans affectation et leurs dossiers seraient activement suivis par les rectorats. Même si des questionnements existent quant à la pertinence des chiffres présentés par la ministre, notamment en ce qui concerne la prise en compte des «inactifs», ces futurs étudiants qui, par anxiété ou dégoût, ne se sont plus connectés à la plateforme ou l’ont simplement quittée, tout aurait donc finalement fonctionné sans encombre.

Je souhaite éclairer ce débat autour de Parcoursup par mon expérience d’enseignant à l’université, afin de montrer qu’au-delà de ces étudiants demeurant aujourd’hui sans formation, il convient de regarder plus précisément comment ceux qui ont eu une formation ont été affectés – à tous les sens du terme.

Tour de table

En cette troisième semaine de septembre (la rentrée ayant été décalée d’une semaine afin d’accueillir au mieux les étudiants arrivant tardivement, Parcoursup fermant le 21 septembre), les cours de la licence 1 de sociologie débutent à l’université de Lille. Un dispositif spécial, appelé «parcours aménagé», existe depuis quelques années pour enseigner en petits groupes à celles et ceux qui viennent de filières technologiques, que leur formation a moins préparé à certaines disciplines universitaires, comme la sociologie. Ces effectifs réduits permettant plus d’interactions, j’en profite pour faire un tour de table afin de m’enquérir des raisons qui les ont poussés à être là et sur ce qu’ils envisagent à l’avenir.

Sur la vingtaine interrogée, pas un seul n’avait comme premier choix de venir en licence de sociologie. Certains ont été refusés en BTS, d’autres n’ont pas eu de place en licence de sciences de l’éducation ou de psychologie. Beaucoup sont arrivés à la suite de la phase complémentaire de Parcoursup, tous ou presque sont là par défaut. Si leur aspiration professionnelle (travailleur social, infirmière…) n’est pas nécessairement sans lien avec la sociologie, tous et toutes auraient aimé être ailleurs. Ce n’est pas du tirage au sort, mais l’effet est le même: la loterie demeure.

Certes, cet échantillon d’étudiants n’est peut-être pas représentatif, même si l’évocation de Parcoursup en amphithéâtre ne semble guère emporter l’enthousiasme et que les élans de satisfaction proviennent surtout de la ministre, et bien peu des lycéens et des associations de parents d’élèves. Certes, l’année dernière, à l’époque d’APB, beaucoup d’étudiants et de ces étudiantes de ce parcours aménagé étaient dans une situation similaire. Certes, s’ils sont là, c’est qu’à un moment donné du processus, ils ont coché la case «sociologie».

Et pourtant, on mesure aisément ici le formidable gâchis qu’entraîne cette réponse algorithmique et arbitraire qu’est Parcoursup à un problème bien plus fondamental : le droit que chaque entrant dans l’enseignement supérieur a à suivre la filière de son choix. Il n’y a rien de scandaleux à avoir des désirs et rien d’exagérer à vouloir les suivre. De la même manière qu’il est indécent de répondre à un diplômé d’horticulture qu’il n’a qu’à traverser la rue pour travailler dans la restauration, il est regrettable de ne pas trouver de places en psychologie ou sciences de l’éducation à des étudiants et des étudiantes qui le souhaitent. Combien de lycéens ont finalement accepté des formations post-bac qui ne correspondaient pas à leurs souhaits, par peur de se retrouver sans rien ? Combien de cases cochées par défaut ou par dépit ?

De la réalité des désirs

Il faut saisir Parcoursup dans un contexte plus large, que le juriste Alain Supiot nomme la «gouvernance par les nombres». On a beaucoup parlé de l’algorithme de Parcoursup mais il faut également dire que c’est une histoire de chiffres : des classements, des rangs, des places disponibles. Des chiffres que la ministre nous étale comme une victoire. Des chiffres qui raisonnent amèrement quand on rencontre la réalité des désirs qu’ils broient, ceux de ces étudiants qui ne demandent qu’à étudier ce qu’ils ont envie d’étudier. Compter n’a jamais fait une politique.

Que fait-on de ces désirs légitimes et que leur propose-t-on ? De «traverser la rue» ? Une société qui n’offre pas la chance à ses étudiants de s’épanouir dans une filière qu’ils ont choisie, dans des conditions dignes, est une société qui prépare le mal-être des générations futures. Il faut offrir autre chose à ces lycéens, autre chose qu’une case dans laquelle on les range par commodité et pour minimiser les statistiques des «recalés». Autre chose qu’être un chiffre sur le tableau de bord du ministère. Autre chose, c’est-à-dire un avenir qui corresponde à leurs souhaits. On n’y arrivera pas par le tri et le classement, comme nous le propose la loi ORE, dont Parcoursup n’est qu’un des avatars. Seule une politique d’éducation ambitieuse, qui mette des moyens dans des universités qui en sont de plus en plus dépourvus, est à même de faire des désirs des futurs étudiants une réalité.

Arthur Jatteau, maître de conférences en économie et en sociologie à l’Université de Lille

Photo : Bruno Amsellem
Article tiré de Libération le 1er octobre 2018
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