Edito de Denis Sieffert – Au cœur de la gauche

S’agissant de solidarité, il n’y a pas à tergiverser. Tendre une main secourable à ces migrants, les accueillir dignement, ce devrait être de l’ordre du réflexe.

C’est une des plus belles chansons de Charles Aznavour. Tout le monde, un jour ou l’autre, l’a fredonnée. Elle dit : « Emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles, il me semble que la misère serait moins pénible au soleil. » Vision romantique. Illusion rimbaldienne de l’homme du Nord qui rêve d’exotisme tropical. Il se trouve que la chanson d’Aznavour me servait de fond sonore lundi soir au moment où s’écrivait cette page. Elle percute étrangement notre actualité. On songe à ces femmes, ces hommes et ces enfants venus de « pays de soleil » qui tentent de rejoindre notre Nord au péril de leur vie. Car « soleil » ne rime pas toujours avec « merveille ». Ils fuient souvent la plus pénible des misères, la famine, les guerres, des dictatures parfois tout à fait tropicales… Pour y échapper, ils prennent le risque fou de périr en Méditerranée. Et ils nous posent une question morale devant laquelle nous n’avons pas le droit de nous dérober. On entend trop les arguments de la droite et de l’extrême droite, faussement économiques, mais vraiment xénophobes. C’est la fameuse politique du bouc émissaire que les Juifs, les Italiens, les Polonais, les Espagnols ont subi chez nous tour à tour au gré de l’histoire du XXe siècle. L’étranger qui vient manger le pain des Français.

On sait que cette argutie économique ne résiste pas à un examen rationnel. On sait qu’aujourd’hui le patronat a d’autres moyens pour attaquer les acquis sociaux, par les délocalisations ou l’exploitation de la main-d’œuvre sous-payée des pays asiatiques ou africains. Il n’empêche qu’en temps de crise l’argument porte. Et tant pis si le discours anti-immigrant n’est qu’une stratégie vulgaire de conquête du pouvoir, et en rien une solution au chômage et au dumping social. La gauche, elle, ne peut se laisser tenter par des calculs de ce genre, seraient-ils même honteusement rentables à court terme. S’agissant de solidarité, il n’y a pas à tergiverser. Tendre une main secourable à ces migrants, les accueillir dignement, ce devrait être de l’ordre du réflexe. C’est ce que dit en substance le manifeste que Politis a publié avec Mediapart et Regards. Et Jean-Luc Mélenchon a tort d’y voir je ne sais quel piège tendu en vue des européennes… de mai prochain. Apporter une réponse humaine à cette tragédie, ce ne peut pas être « servir la soupe » à l’extrême droite ou à Macron. Éviter que le sujet devienne central dans les prochains mois – de fait, il l’est déjà –, ce ne peut pas être l’esquiver, ni laisser sans réponses les mensonges de Wauquiez et Le Pen.

En revanche, Mélenchon a raison de nous rappeler qu’il faut traiter les causes profondes des mouvements migratoires. Mais qui, ici, dit le contraire ? Et où est la contradiction ? C’est affaire de temporalité. Il y a l’urgence, qui n’est d’ailleurs pas seulement l’accueil de l’Aquarius mais la possibilité pour ce bateau, et d’autres, de mener ses missions à long terme – et pourquoi pas sous pavillon français ? Et il y a le combat politique pour remédier aux déséquilibres du monde. Personne parmi les signataires de notre manifeste n’est « pour » les guerres, ni indifférent aux famines. Rejeter les migrants tant que les causes profondes de leur malheur ne sont pas réglées rappellerait cette chimère qui prétendait dans les années 1950 ou 1960 que la révolution prolétarienne apporterait la solution à tous les maux de la société et mettrait fin à toutes les inégalités. Il n’y avait qu’à s’armer de patience…

C’est une douloureuse évidence que l’on peut toujours remâcher. La gauche traverse une crise historique. On se souvient que les candidats classés de ce côté-là du paysage politique n’ont guère totalisé, l’an dernier, plus de 28 % des suffrages à la présidentielle. Et leurs partis et mouvements n’ont pas fait mieux aux législatives. Les causes de ce désastre ont souvent été analysées ici. Trente ans de confusion politique et morale et de ralliement progressif au dogme libéral, jusqu’à ce que l’opinion ne voie plus guère la différence entre gauche et droite. Imiter la droite pour mieux la concurrencer n’est jamais gagnant à moyen terme. Mais, Dieu merci, cette arithmétique est trompeuse. Si la gauche s’est perdue électoralement, elle n’a pas disparu. Elle existe autrement, par ses réseaux associatifs, sa capacité de résistance et sa créativité. Elle existe autour de principes d’égalité et de partage qui ne peuvent souffrir de débats. Elle existe aussi au travers de La France insoumise, qui a su réinvestir le peuple. Un combat déserté politiquement et sociologiquement par la social-démocratie devenue parti de notables, mais aussi par une gauche « morale », celle qui donne des leçons au peuple sans partager sa condition. La force du Manifeste pour l’accueil des migrants, dont nous parle Pouria Amirshahi ici, est de réunir plusieurs cultures politiques, sans opposer jamais social et solidarité. La présence parmi les signataires de Philippe Martinez, qui n’est pas précisément un « bobo », a valeur de symbole. Beaucoup d’autres syndicalistes, comme Annick Coupé, sont présents aussi, avec des artistes, des intellectuels (ce n’est pas un gros mot), des militants associatifs. Ce qui fait une force sans concession à la rhétorique de la droite.

Denis Sieffert
Article tiré de Politis le 3 octobre 2018

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