Les réalisateurs continuent à lutter pour la libération du cinéaste Oleg Sentsov, dont la grève de la faim vient d’être arrêtée par la force

Le 11 mai 2014, le cinéaste Oleg (Oleh, en ukrainien) Sentsov est arrêté au pied de son immeuble à Simféropol, en Crimée. Son procès a lieu le 21 juillet 2015 devant le tribunal militaire de la région du Caucase du Nord. Le 25 août suivant, il est condamné à vingt ans de colonie pénitentiaire à régime strict sous les motifs de création d’organisation terroriste et de trafic illégale d’armes et d’explosifs. Muni d’un seul passeport ukrainien, Oleg Sentsov est obligé à prendre la nationalité russe. Interné dans la colonie de Labytnanguin dans le district autonome d’Iamalo-Nénétsie, en Sibérie Occidentale, à quelques milliers de kilomètres de Moscou, Oleg Sentsov faisait une grève de la faim depuis le 14 mai de cette année. Soutenu internationalement, il doit la suspendre sous peine d’alimentation forcée. A partir du samedi 6 octobre 2018.      

Voici la traduction du russe, de la lettre écrite de la main d’Oleg Sentsov, datée du vendredi 5 octobre 2018 (voir un fac-similé de l’original ci-dessous) :

« A tous ceux qui s’intéressent encore à moi !

En lien avec l’état critique de ma santé et les changements pathologiques qui ont commencé dans les organes internes, je suis programmé pour être nourri de force dans un futur très proche. Mon opinion n’est plus prise en compte. A ce qu’il paraît, je ne suis plus en état d’évaluer moi-même mon état de santé. L’alimentation forcée sera effectuée dans le cadre de la réanimation, pour sauver la vie du patient. Dans ces conditions, je dois arrêter ma grève de la faim demain, c’est-à-dire le 06.10.18.

145 jours de combat, vingt kilos en moins, plus un corps en lambeaux, mais mon but n’a jamais été atteint. Je suis reconnaissant à tous ceux qui m’ont soutenu, et je m’excuse auprès de ceux pour lesquels j’ai échoué…

Gloire à l’Ukraine ! Oleg Sentsov, 05.10.18 »

Cette lettre est authentifiée par son avocat, Dimitri Dinze, dans une déclaration datée également du 05.10.18 : « Le foie d’Oleg commence à se désintégrer, les reins sont tellement bouchés qu’ils ne fonctionnent pratiquement plus, il a des problèmes d’estomac et fait de l’ischémie cardiaque. Les médecins russes ont dit que s’il n’arrêtait pas sa grève de la faim avant la fin de la semaine, ils allaient en faire un légume, l’attacher à un lit avec un tube dans le nez, mettant en œuvre une alimentation forcée. Naturellement Oleg ne voulait pas arrêter sa grève de la faim. Je ne sais pas s’il pourra survivre parce que ses organes internes sont entrés dans un processus irréversible. »

Dans le petit square Claude Debussy, longeant l’ambassade de Russie à Paris, des enfants des écoles du quartier jouent sur les manèges aménagés à leur intention. Dans le coin gauche du lieu, une tente carrée occupe un territoire bien délimité et dédié à Oleg Sentsov. A l’intérieur de la tente, Christophe Ruggia, coprésident (avec Marie Amachoukeli et Bertrand Bonello) de la SRF (Société des Réalisateurs de Films) s’informe et organise les tours de garde, grève de la faim et occupation du lieu pendant 24 heures, en chaîne illimitée.

Il me raconte comment ce soutien au cinéaste Oleg Sentsov a évolué : « J’ai été alerté dès le 11 mai 2014 de la disparition d’Oleg Sentsov via la SRF et les coproducteurs de son prochain film. Nous avons tout de suite écrit une lettre à Vladimir Poutine et sommes entré en contact avec l’EFA (European Film Academy/ Académie Européenne du Film) dont le président est Wim Wenders.  Puis nous avons demandé à la Mostra de Venise de disposer une chaise vide au nom d’Oleg Sentsov lors de la remise de ses prix. Nous avons organisé une pétition, avec l’EFA et ainsi avec toutes les associations de réalisateurs européens, qui a été signée par 200 000 réalisateurs connus et gens de cinéma. Lorsqu’Oleg Sentsov a commencé sa grève de la faim le 14 mai de cette année, qu’en bon tacticien il avait préparée pendant un mois comme un sportif afin d’être prêt au moment du festival de Cannes, nous avons écrit des textes dans les journaux, Libération et le Monde, comme quoi « si Oleg Sentsov mourrait, Poutine et l’Europe entière seraient coupables ». Durant la période du festival de Cannes, les sections parallèles, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique et l’Acid, ont diffusé un carton sur lequel il était écrit : « Poutine, président de la Russie jusqu’en 2024, Sentsov, prisonnier de la Russie jusqu’en 2034 ». Puis nous comptions sur la période de la Coupe du Monde de football en Russie pour faire parler de sa situation mais les media russes comme la plupart des media européens ne s’en sont pas vraiment préoccupés. C’est le moins que nous puissions dire. Pour le 90ème jour de la grève d’Oleg Sentsov, soit le 14 août dernier, j’ai pris contact avec une association qui défend les droits de l’homme, qui est particulièrement contre la peine de mort, située entre autres à Londres qui se nomme Reprieve.org. Elle m’a donné l’idée de la grève de la faim de 24 heures en 24 heures en chaîne illimitée. Pour réaliser cette action, nous avons dû demander l’autorisation de la Mairie de Paris et de la Préfecture d’installer une tente près de l’ambassade de Russie. Nous venions d’apprendre par Dimitri Dinze, l’avocat d’Oleg Sentsov, qu’il avait de graves problèmes cardiaques, et par Natalia Kaplan, sa cousine, qu’il avait écrit un testament. Cela a pris dix jours pour la préparation du lieu et le 14 septembre, nous étions prêts. La personne qui a inauguré cette grève tournante a été Christiane Taubira. Puis il y a eu Laurent Cantet, Emmanuel Finkiel, Julie Bertuccelli, Radu Mihaileanu, Alice Diop, Irène Jacob, Katell Quillévéré, Marie Desplechin, Marie Darrieussecq et ce soir, c’est le producteur, Jean-Louis Livi, qui reste une nuit sous la tente.

Le soir du 21 septembre, nous avons organisé une projection très émouvante de Gaamer (2011), le long métrage d’Oleg Sentsov, en plein air dans le square sur un écran devant le mur de l’ambassade de Russie. Il pleuvait mais aucun des 150 spectateurs présents n’a bougé. Le 2 octobre, nous avons projeté le film, à la Cinémathèque française devant près de trois cents personnes. Il a été présenté par son président, Costa-Gavras, qui a déclaré : « Un cinéaste est emprisonné. Il risque sa vie. La Cinémathèque ne peut pas faire autre chose que d’ouvrir ses portes pour montrer son film afin de le soutenir ». Aujourd’hui, la tristesse m’envahit, me dit Christophe Ruggia, mais comme l’a écrit Oleg Sentsov, le but n’est pas atteint. Et s’il ne peut plus continuer sa grève de la faim, nous tous la continuerons à sa place. Jusqu’à sa libération. »

Michèle Levieux
Article tiré de l’Humanité le 7 octobre 2018

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