Les couloirs de la mort, une exécution à petit feu

Au-delà de l’exécution, le système carcéral déshumanise et torture les condamnés à mort ainsi que leurs proches. A quand son abolition définitive ?

Un jour, la peine de mort ne vivra plus que dans les livres d’histoire. Il n’est qu’à voir la baisse continue du nombre d’exécutions pour s’en convaincre. L’avenir est abolitionniste. Reste à savoir quand la communauté internationale en prendra acte… D’ici-là, le combat doit être mené sans relâche tant pour dénoncer cette sanction barbare que pour sauver de l’oubli les milliers de condamnés attendant leur exécution (1). En cette 16e journée mondiale contre la peine de mort, braquons les projecteurs sur leur vie – ou ce qu’il en reste – au sein des couloirs de la mort : torture psychique, confinement, privation de soins, tout est fait pour leur signifier leur relégation. Pas encore morts et, déjà, exclus de la communauté des hommes !

Qui s’en émeut ? Personne. Ou si peu. Les couloirs de la mort ne retiennent guère l’attention. A tort. Car le combat pour la dignité commande de combattre la peine capitale autant que les traitements inhumains infligés aux condamnés. Car de quoi parle-t-on ici ? D’Etats poussant la perversion jusqu’à maintenir secrète la date d’exécution des intéressés. Histoire de plonger chacun dans une anxiété permanente. C’est notamment le cas au Pakistan, en Ouganda, au Zimbabwe ou au Japon. Les détenus se lèvent ainsi tous les matins, la boule au ventre, se demandant «si c’est pour aujourd’hui». Au Nigéria, les détenus comprennent qu’une exécution est programmée lorsque le bourreau vient nettoyer la potence… Chacun s’adonne alors à une macabre déduction pour savoir s’il est le suivant sur la liste. «On demandait aux gardiens de quel État la personne était originaire, quel crime elle avait commis et quand ils nous le disaient, petit à petit on était informés»,raconte Arthur Angel, un ancien condamné à mort nigérian, libéré en 2000.

L’attente avant l’exécution

Autre forme de torture : l’attente, de plus en plus interminable, avant l’exécution. Aux Etats-Unis, 40% des condamnés passent au moins vingt ans dans les couloirs de la mort. Certains finissent par y mourir… de vieillesse. Mais l’inverse existe aussi. En Chine, environ cinquante jours séparent le jugement de l’exécution. Deux extrêmes qui s’avèrent, au fond, tout aussi intolérables. Qu’il soit expéditif ou traîne en longueur, le passage par le couloir de la mort reste inhumain. A l’image de la peine capitale elle-même.

Et, partout, l’humiliation. Au Vietnam, les condamnés à mort jugés «dangereux» sont enchaînés ; au Japon, ils sont confinés dans leur cellule en position accroupie ; au Pakistan, on les entasse à huit dans 6m2, les personnes souffrant de maladies mentales sont détenues dans les mêmes cellules que les autres, ce qui met les uns et les autres en danger ; de même, dans la majorité des provinces, les mineurs ne sont pas mis dans des centres séparés et sont aussi détenus dans les mêmes couloirs de la mort que les adultes ; en Ouganda, on ne soigne pas les condamnés à mort puisqu’une mort prochaine les attend… En Egypte, on se permet de faire enlever aux condamnés à mort leurs sous-vêtements, de les raser, de les insulter, de les battre. Aux Etats-Unis, le confinement rend fou. Vides émotionnellement, certains condamnés se focalisent sur des stimuli (bruit, sensations corporelles) normalement sans importance mais qui, du fait de l’isolement, finissent par devenir obsédants. «J’ai vu des gars entrer en prison sains d’esprit et quitter ce monde complètement fous, tenant des propos incohérents sur la table d’exécution, témoignait récemment un ancien condamné à mort texan. J’ai vu des hommes abandonner leurs recours à cause des conditions de détention intolérables.»

Une déshumanisation sans doute recherchée par le système. Rien de tel en effet que de réifier le condamné pour tempérer les états d’âme du bourreau – et de la société qui l’arme. En atteste le témoignage glaçant de ce juge indien : «Le détenu doit maintenant être plus un légume qu’une personne, et la pendaison d’un légume n’est pas la peine de mort.» CQFD. Voir leurs proches s’étioler à petit feu, voilà ce à quoi assistent, impuissantes, les familles. Elles aussi sont condamnées. Et, notamment, au délitement presque immédiat des liens affectifs avec «leur» détenu. Les parloirs sont rares, expéditifs et, le plus souvent, sans contact physique. Le condamné ne peut être ni étreint, ni embrassé.

La peine collective

Au Belarus, seul pays pratiquant encore la peine capitale sur le continent européen, les condamnés à mort ne peuvent recevoir de visite de leur famille qu’une fois par mois et n’ont même pas le droit d’évoquer leurs conditions de détention, autrement dit, leur existence même ! Des témoignages font état d’une nette différence de traitement des détenus avant et après leur condamnation à mort, comme si les condamnés à la peine capitale ne faisaient déjà plus «partie des vivants». C’est sans doute cette mort avant l’heure qui explique qu’au Belarus la date des exécutions soit tenue secrète. La peine de mort devient alors une peine collective : les familles n’ont aucun autre moyen de savoir si leur proche est encore vivant ; une fois qu’elles seront informées, elles ne peuvent pas non plus récupérer le corps des détenus exécutés ni même connaître le lieu où ils ont été enterrés. On comprend que l’ONU ait déjà à plusieurs reprises souligné que de telles pratiques équivalent à la torture et sont en totale contradiction avec les normes régissant les droits humains au plan international.

Loin de se résumer à l’exécution d’une personne qui a commis un crime (quand elle l’a commis), la peine de mort est bel et bien un système. Un système qui déshumanise et torture. Et, pire, qui l’assume. Combattons-le pied à pied. Et reléguons-le, dès aujourd’hui, aux oubliettes de l’histoire.

(1) Si aucune statistique officielle ne permet de chiffrer leur nombre, les ONG évaluent leur nombre entre 20 000 et 40 000.

Florence Bellivier, secrétaire générale adjointe de la FIDH, ancienne présidente de la Coalition mondiale contre la peine de mort et Dimitris Christopoulos président de la FIDH

Photo AFP – Fadel Senna
Article tiré de Libération  le 10 octobre 2018
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