Pour le climat, libérons-nous de la croissance

Des responsables et euro-députés écologiques de plusieurs pays européens appellent à poursuivre la réflexion lancée dans une lettre ouverte de scientifiques, publiée dans «Libération» le 7 septembre, et dont les propositions sont encore confirmées par le dernier rapport du Giec.

Le 7 septembre, plus de 700 scientifiques se réclamant de diverses disciplines signaient une lettre ouverte publiée dans plusieurs quotidiens européens. Dans cette tribune, ils plaidaient pour une rupture avec le modèle économique axé sur la croissance économique et la compétitivité et dénonçaient les ravages tant sur le plan environnemental (épuisement des écosystèmes, changements climatiques, extinction des espèces, dont la nôtre !) que sur le plan social (explosion des inégalités, repli identitaire…). Ce texte signé par des économistes, des experts en droit du travail, des docteurs en sciences de la Terre, sociologues, épidémiologistes etc. précédait une conférence «post-croissance» qui se tenait au Parlement européen les deux jours suivants. Cet événement initié par des eurodéputés écologistes et soutenu par des eurodéputés de quatre autres groupes politiques avait pour objectif d’ouvrir la boîte noire des modèles économiques néoclassiques et croissantistes qui sous-tendent la prise de décisions politiques.

La conférence avait également pour but de dresser des pistes pour dégager l’Europe de l’emprise de la croissance économique. Celle-ci est en chute graduelle mais constante depuis les années 70 et l’OCDE annonçait en 2014 que dans les pays riches, elle s’établirait à un demi-pourcent par an d’ici 2050.

Or, si «gouverner, c’est prévoir», en tant que responsables politiques, il est de notre devoir d’anticiper les implications de cette baisse structurelle et d’en tirer les conséquences pour garantir l’intérêt général. En effet, aujourd’hui le paiement des pensions ou du chômage, le remboursement des dettes publiques mais aussi privées (lesquelles sont deux fois plus élevées que les premières) reposent sur la croissance. Au nom de la justice et de la paix sociales, il serait donc irresponsable de notre part de ne pas chercher des alternatives à cette impasse qui donnent, de plus, des ailes à tous les extrêmes.

A cet égard, la conférence «post-croissance» qui s’adressait à des représentants des institutions européennes ou nationales, des ONG, des centres de réflexions et des universités a permis de révéler différents obstacles et opportunités.

Tout d’abord, il est évident que le bagage culturel de l’establishment empreint de la théorie économie néoclassique et du dogme de la croissance, ainsi que l’ignorance d’approches alternatives et d’autres sciences de la Terre, sont des obstacles à la compréhension de nouveaux paradigmes bien plus adaptés au XXIe siècle. D’où la nécessité de multiplier les espaces de rencontres entre les différentes disciplines scientifiques et les différents courants de pensée économiques.

Cela nécessite donc de dépasser une fois pour toutes nos querelles de chapelles terminologiques. Le vocabulaire utilisé par chaque acteur ne doit plus être un obstacle. Si bien des désaccords méthodologiques et politiques ont clairement été identifiés, il existe une volonté partagée de travailler pour le bien commun. Cessons alors de nous étriper sur la «croissance» ou «décroissance» du produit intérieur brut. Car nous sommes d’accord : celui-ci n’est pas un indicateur de bien-être, ni ne prend en compte les évolutions sociales, technologiques et écologiques actuelles. Alors ce qui importe avant tout, c’est que nos lois et politiques visent et remplissent un objectif clair : subvenir aux besoins des citoyen·ne·s tout en respectant les limites écologiques de la planète.

Un projet avant tout démocratique

A la vue de ces débats, nous, écologistes, partageons les demandes des scientifiques qui appellent à la mise en place d’une commission du type «commission d’enquête» au Parlement européen sur les avenirs post-croissance. L’objectif serait d’évaluer les implications d’un tarissement de la croissance (qui ne sera bientôt plus un tabou) sur notre modèle économique et social et d’identifier les changements organisationnels et législatifs à opérer en conséquence. En l’occurrence, nous partageons l’idée de convertir le pacte de stabilité et de croissance à l’origine de la consolidation budgétaire permanente en un pacte de stabilité et de bien-être. C’est d’ailleurs l’esprit qui nous animait lorsque, en 2011 et 2013, le Pacte fut réformé et durci précipitant un peu plus les Etats membres dans l’austérité. Malheureusement, à l’époque, nos amendements visant à mettre sur pied d’égalité les objectifs budgétaires d’une part et les objectifs environnementaux et sociaux d’autre part ne recueillirent pas le soutien nécessaire. Nous proposions déjà dans ce cadre et par la suite dans différentes situations (comme dans l’allocation des centaines de milliards levés par le fonds «Juncker») l’utilisation d’indicateurs alternatifs comme ceux mesurant les inégalités ou l’utilisation des ressources. Nous sommes également d’accord avec la proposition visant à établir dans chaque Etat membre ainsi qu’à la Commission européenne un ministère de la Transition. Cependant, parce que la transition touche tous les secteurs politiques, ce ministre ou ce ministère doit superviser tous les autres ministres et être en mesure d’effectuer les arbitrages nécessaires en s’assurant de toujours œuvrer pour l’intérêt général, prenant également en compte l’équité intergénérationnelle.

Enfin, nous ajoutons une cinquième demande, un préalable : une transition socialement juste et respectant les limites de la planète requiert l’émancipation des structures du pouvoir des grands lobbies industriels et des détenteurs de capitaux qui défendant leurs intérêts financiers et court-termistes. Et pour cela, la mobilisation active et convaincue des citoyen·ne·s, syndicats, ONG, PME et mouvements sociaux est fondamentale car ce projet que nous défendons est avant tout un projet démocratique.

Signataires

Philippe Lamberts, eurodéputé Ecolo et coprésident du groupe des Verts/ALE ; Monica Frassoni, coprésidente du Parti Vert Européen ; David Cormand, secrétaire national d’Europe Ecologie-les Verts, France ; Yannick Jadot, eurodéputé Europe Ecologie – Les Verts, France ; Zakia Khattabi, coprésidente Ecolo, Belgique ; Patrick Dupriez, coprésident Ecolo, Belgique ; Florent Marcellesi,eurodéputé d’EQUO, Espagne ; Ernest Urtasun, député européen ICV, Espagne ; Bas Eickhout, eurodéputé Groenlinks, Pays-Bas ; Claude Turmes, Secrétaire d’État au Développement durable et aux Infrastructures du Luxembourg.

Photo : AFP – Fred Dufour
Article tiré de Libération  le 10 octobre 2018

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