Jean-Luc Mélenchon – La saison déconfiture

En pleine déconfiture du régime je note quelques remarques, tirées de l’expérience. Je commence par la superficie des évènements. On change de gouvernement pour tourner une page ou pour amortir un choc. Ce que nous voyons n’a rien à voir avec cet exercice classique de la revitalisation d’un pouvoir. Les conditions dans lesquelles le troisième gouvernement d’Édouard Phillipe se constitue, au lieu de montrer un redéploiement du pouvoir macroniste, affiche son délitement. Bien sûr, c’est déjà un sacré signal de faiblesse que ce gouvernement doive se reconstituer parce que ses principaux ministres s’en sont allés à l’heure choisie par eux. Et sans l’accord préalable du monarque. Leur départ est déjà une affiche terrible de la faiblesse de cet homme. À le voir embrasser tout le monde dans la rue sur l’île de Saint-Martin, on avait compris qu’il pensait compenser par son hubris le désamour du pays ! Mais voici que l’affaire déjà bien mal emmanchée se prolonge.

Elle se prolonge au-delà du raisonnable et dans des conditions déraisonnables. Un autre ministre fait maintenant un chantage au départ. Quatre personnes refusent d’entrer au gouvernement. Le Premier ministre est en désaccord avec le Président et cela se sait. Peu importe que cela soit vrai ou pas. Il aura suffi que les médias le disent pour qu’un nouveau tableau soit dessiné. Les médias peuvent-ils faire autre chose après des heures et des heures sans informations à l’heure des chaînes en continu ? Qui va dire à l’Elysée qu’on est en 2018 et que dans ce siècle et dans son contexte les grosses cachoteries n’existent pas ? Bilan de l’affaire : le tableau met en jeu l’autorité du chef de l’État lui-même.

La monarchie présidentielle ne fonctionne qu’avec un maître absolu. De Gaulle n’a plus été De Gaulle quand Pompidou a paru mieux maîtriser la situation que le général, parti d’une manière fantasque à Baden-Baden.  Il y a du Pompidou dans cet Édouard Phillipe tempérant les foucades d’un Jupiter de Saint-Martin. Le Président doit donc maintenant jouer des muscles davantage encore qu’il ne l’aurait fait si tout était allé au bon rythme. En toutes hypothèses, il ne le peut plus. Parce que son rapport de force avec le Premier ministre est dorénavant égal à zéro. Imaginez qu’Édouard Phillipe s’en aille à son tour ! Il y gagnerait. Comment le Président pourrait-il ne pas le savoir ? Trop tard ! La droite libérale avide de stabilité et d’ordre a un chef de rechange. Trop tard monsieur Macron.

Notez bien : cette crise n’a pas d’origine ailleurs que dans les jeux de pouvoir de la superstructure politique du macronisme. Si profond qu’il soit et si diffusé qu’on le sente, le mécontentement du pays n’a aucune part dans cette embrouille. C’est l’affaire Benalla qui a faussé le jeu du sommet de l’État. Elle a aussi créé les conditions psychologiques du départ de Hulot. Il savait que ce pouvoir est capable de tout et notamment de l’humilier comme Collomb l’a été, contraint qu’il fut de déstabiliser sa propre hiérarchie policière pour se tirer d’une affaire sulfureuse en tous points.  Cette même affaire a tué net l’autorité du ministre de l’Intérieur sur les troupes qu’il était censé commander. Tour à tour, les trois piliers politiques de la macronie ont évacué le paysage : Bayrou le centriste, Hulot l’écologiste, Collomb le socialiste.

Macron réduit au macroniens ! Autant dire à rien : une bande sans consistance à l’Assemblée nationale. Mais à partir de là, la crise politique vire à la crise de régime comme je viens de le dire. Quel que soit le nouveau gouvernement une fois passé l’effet de découverte des biographies, on en reviendra au principal : quoi de neuf ? On connaît la réponse : rien. Macron l’a dit. On continue comme avant. D’où la prudence du Premier ministre. Car changer toute une équipe égale recommencer à zéro les apprentissages et la prise en main des dossiers. À quoi bon pour faire pareil que ceux qui partent et commençaient à connaître leur affaire ? Et pour installer qui ? Quelle pointure ? Bref, ce sera une peinture à l’eau sur un décor de faux-marbre. Dans quelques heures, on va dire « tout ça pour ça » ! Le maire de Prades ou le président du conseil général de Meurthe-et-Moselle ! Conflit de conscience dantesque ou pétaudière picrocholine ? Rendez-vous lundi.

Et voici le fond de la suite. Premièrement, les indicateurs économiques sont dans le rouge et vont s’y enfoncer. Deuxièmement, il y a de élections dans quelques semaines. Un plus un peut être égal à deux. Autrement dit : Macron devra tout passer par-dessus bord pour passer l’hiver. Les retraites et le reste, tout va rester dans les tiroirs par crainte des électeurs. Macron va devoir gorger d’honneurs et prébendes les appareillons dont il pense tirer du soutien local. Le Modem va remplir ses assiettes et toutes les variétés de renégats seront choyés. En vain. Le pays est dégagiste. Plus on lui présente les vielles savates, plus il préfère ses pieds nus.

Si les « gauches » petites et très petites parviennent à faire autre chose qu’à tirer à vue sur la « France Insoumise », on peut espérer qu’elles parviennent à compléter les effectifs de l’opposition en gagnant du terrain parmi les gens. Mais il vaut mieux ne pas vivre de rêves. C’est donc à nous que revient la charge de faire converger tout ce qui peut le faire dans un effort commun, un programme sans ambiguïté et un objectif clair : vaincre Macron et ses copies des directives de Bruxelles. L’affaire s’annonce plus ouverte que prévue.

Jean-Luc Mélenchon
Article tiré de son blog  le 11 octobre 2018

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