La crise … quelle crise ?

Employé à tout bout de champ, le terme subit une perte de sens. Alors qu’il appelle à un changement immédiat, les politiques l’évitent et préfèrent parler de «péripéties».

A l’occasion du 10e anniversaire de la crise économique de 2008, les commentaires ont été pratiquement unanimes : après quelques mois d’affairement et de promesses de régulations, aucun des vices du capitalisme financiarisé n’a été véritablement combattu. La bourrasque passée, tout a recommencé à l’identique dans le meilleur des mondes des subprimes et de la titrisation. Il ne viendrait à personne l’idée de chanter Tout va très bien, madame la marquise, mais pour autant rien ne se passe. Résignés, nous attendons tous la prochaine déflagration.

C’est le paradoxe des usages contemporains du mot «crise». Il est employé à tout bout de champ, et dans une multitude de domaines, mais sans que son lien à la «critique» et au «jugement» (krinein, en grec) ne soit plus rappelé. Une crise est censée être un moment où tout se décide. Trouvant son origine dans le domaine médical, le terme désigne cet apogée de la maladie où le patient meurt ou guérit. En aucun cas, il ne peut demeurer dans l’état où il se trouve. On devrait parler de crise quand on est convaincu que quelque chose doit changer. D’où la tentation d’éviter le terme dès lors que l’on est fermement décidé à ne rien faire. A la suite de la démission surprise (et non conventionnelle) du ministre de l’Intérieur, la communication gouvernementale s’est évertuée à expliquer qu’il ne s’agissait pas d’une «crise», mais seulement d’une «péripétie». Le but n’était pas seulement de minorer un événement, mais de convaincre de ce qu’il n’appelle aucun changement de fond. Les communicants de l’Elysée et de Matignon se sont souvenus du sens originel du mot crise et du danger qu’il y aurait à l’utiliser. Selon eux, que deux ministres démissionnent contre l’avis du Président et annoncent leur départ par voie de presse est sans doute étonnant. Mais il n’y a aucune raison d’en tirer le moindre enseignement politique.

Une véritable crise révèle une contradiction intenable, d’où le soin avec lequel le mot est banni de la sphère politique. En l’occurrence, la décision arbitraire d’un ministre de planter là son gouvernement et de se soucier comme d’une guigne de l’autorité présidentielle entre en contradiction formelle avec le style monarchique des institutions de la Ve République. Au moment précis où Emmanuel Macron voulait rappeler les Français à la lettre et à l’esprit de ces institutions, voilà que Nicolas Hulot et Gérard Collomb (deux de ses soutiens les plus importants) lui signifient leur indifférence à la symbolique jupitérienne. Parler de crise dans ce cas, ce serait reconnaître que le système présidentialiste contredit toutes les évolutions de la politique contemporaine. Le problème n’est pas propre à la France, il concerne l’ensemble des pays démocratiques qui conservent un système présidentiel. Donald Trump ne cesse d’affirmer son autorité avec véhémence. Mais cela ne l’empêche pas d’être à la merci d’un haut fonctionnaire de la Maison Blanche qui épanche ses états d’âme dans le New York Times.

Pour sauver des institutions surannées, il faut convaincre qu’elles ne sont pas en crise, mais seulement confrontées aux péripéties de la vie. Le problème vient de ce que le mot «crise» a au moins la vertu de nommer le malheur d’une manière rationnelle. Les Grecs ont appelé «crise des irrationnels» la découverte du rapport entre le côté du carré et sa diagonale (racine carrée de 2) parce que ce rapport ne pouvait s’exprimer à l’aide de la mathématique pythagoricienne. D’où la nécessité d’inventer une autre arithmétique capable de rendre compte des nombres irrationnels. Une crise désigne un événement tellement imprévisible qu’il contredit nos moyens de l’exprimer. Elle est donc une invitation à réformer notre langage ou nos pratiques.

Déclarer qu’il n’y a pas de crise ou parler de crise à n’importe quel sujet revient au même : c’est nier qu’il puisse se passer quelque chose qui remet en cause nos manières de faire ou de penser. Lorsque des institutions, comme celles de la Ve République, s’avèrent à ce point fragiles qu’aucun style présidentiel ne parvient à maintenir la confiance, il est vraisemblable qu’elles sont entrées en crise et réclament, par conséquent, une réforme. Faute de le voir, on se condamne à nommer le malheur d’une manière telle qu’il ne soit plus possible de rien faire pour l’éviter. Faute d’affronter la crise, on se condamne à subir la catastrophe.

Photo : Denis Allard
Michaël Foessel, professeur de philosophie à l’Ecole polytechnique
Article tiré de Libération  le 11 octobre 2018

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