Le Macronisme déjà à bout de souffle

Un remaniement qui tarde à venir, une politique contestée même en interne… L’An II de Macron ressemble davantage une fin de règne qu’à un nouvel élan.

Un an et demi à peine après son élection, Emmanuel Macron joue déjà très gros. « Il faut un nouveau souffle », a résumé dans « le Monde » un des rares fidèles, le nouveau président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand. Après un an de réformes antisociales imposées à coups d’ordonnances et/ou votées par une majorité aux ordres, voilà que le crédit politique du président est très largement écorné. Macron est isolé, critiqué jusque dans les rangs de sa majorité. Il exaspère de nombreux citoyens, ulcérés par son arrogance, sa façon de les faire passer pour des « fainéants » ou bien de faire la morale aux retraités qui peuvent bien « faire un effort ». Et cet isolement s’est traduit, mécaniquement, par des actes politiques : le départ attendu et argumenté de Nicolas Hulot, d’abord, malgré les tentatives de le faire passer pour « un type qui pète les plombs », selon les propos d’un ministre. Puis celui de Gérard Collomb, dont la tragi-comédie de la démission sonne comme une remise en cause de l’autorité présidentielle. 69 % des Français y voient d’ailleurs un « camouflet personnel » pour le chef de l’État, et 66 % un « mauvais signe pour la suite du quinquennat »selon l’institut Odoxa.

Au lendemain de l’élection du président, Bayrou avait déjà été écarté sans ménagement. Au total, les trois, premiers, ministres d’État ont donc quitté leurs fonctions : le roi est nu. Ses opérations de communication – qui tournent parfois au grotesque – accentuent cette défiance des Français. Sans oublier la gravité de l’affaire Benalla, et le torpillage en règle de la commission d’enquête de l’Assemblée. Macron est aujourd’hui, selon le baromètre Ifop, à 33 % de « satisfaits » : il en était à 46 % en mai, et 65 % en début de mandat.

Remaniement dans la douleur

Dans ce contexte, le remaniement ne s’est donc pas limité à un simple remplacement poste pour poste. « Le nouveau gouvernement est clairement un enjeu de rebond majeur », a confié un proche de Macron au « Monde ». Initialement, ce large remaniement était prévu avant les élections européennes de 2019, afin de redonner du crédit politique. Mais Macron est acculé : il s’agit bien, en nommant à nouveau Édouard Philippe, de retrouver de l’allant et de se dégager de la pression. Car, malgré ses dénégations – « rien de ce qui se passe depuis 48 heures ne s’apparente à une crise politique », a-t-il tenté –, l’ampleur même du remaniement le contredit. De même que la difficulté à trouver un remplaçant à Gérard Collomb qui connaisse le fonctionnement de l’État et puisse s’imposer au sein de la puissante administration policière. Enfin, reste le timing – plus d’une semaine pour ce remaniement pourtant attendu – qui pose question. Signe d’une fébrilité ? D’une difficulté à trouver des ministres sans problème fiscal ? D’un désaccord entre président et premier ministre ? Car ce dernier porte de plus en plus le poids du gouvernement sur ses épaules, et peut tenter de mettre la pression sur Macron pour certaines nominations… « Édouard Philippe est enfin débarrassé de ceux qui l’emmerdaient dans le gouvernement : d’abord Bayrou, puis Hulot, et maintenant Collomb, glisse un proche du premier ministre au “Journal du dimanche”. À l’issue du remaniement, il va être plus exposé. »

Un exécutif qui se claquemure…

Or, c’est l’un des principaux problèmes de la Macronie, alors que les personnalités ayant un poids politique se comptent sur dix doigts, à l’approche des municipales, en 2020, les ambitions s’aiguisent, à l’instar de celle de l’ex-ministre de l’Intérieur. Députés et ministres LREM sont sur les rangs, à commencer par Édouard Philippe, parfois annoncé à Paris, ou de retour au Havre. D’autres sont déjà déclarés : Gérald Darmanin a l’intention de se présenter à Tourcoing, où il est resté premier adjoint. Marlène Schiappa, déjà élue au Mans, lorgne sur la mairie, sans oublier Christophe Castaner à Marseille. « Attention à ne pas déposséder l’Assemblée de ses talents », a averti la députée LREM Laetitia Avia. Il faut croire qu’ils ne sont pas si nombreux que ça.

Doutes à l’Assemblée

C’est là que le risque est le plus élevé : que la majorité s’effrite. Citée par Mediapart, une députée témoigne : « Quelles que soient les initiatives, rien ne bouge. Quel que soit le niveau, il y a une trahison de la promesse. (…) Il n’y a aucune volonté de l’exécutif de s’appuyer sur la centaine de députés qui travaillent bien. » Un autre cadre de LREM déplore : « Tout est verrouillé, cela me désespère. » Même le budget est contesté : « On ne peut pas demander des efforts aux Français sur la fiscalité de la CSG et celle du gazole non routier – qui va largement toucher les PME du BTP – et ne rien exiger de multinationales qui, on le sait, sont expertes dans la manière d’optimiser l’impôt pour faire baisser leur note fiscale », tonne, dans un entretien au « Monde » daté du 9 octobre (le jour même du remaniement) la députée Émilie Cariou. Elle n’est pas n’importe qui : vice-présidente de la commission des Finances, elle a déposé un amendement en ce sens (s’attaquer à l’optimisation fiscale) cosigné par 70 députés LREM. Lequel s’oppose à celui du gouvernement… Macron gouverne en autocrate, et cela surprend jusqu’au sein de LREM. Il n’est guère étonnant qu’il se retrouve « seul en première ligne », comme le déplore un de ses amis, cité par « le Figaro ».

Des collectivités excédées

Seul, il l’est également face aux collectivités locales. Technocrate élu sans aucune assise territoriale ni parti – ce qui a pu lui conférer une certaine force –, de même que la plupart des députés de sa majorité, Emmanuel Macron n’a pas pris la mesure de l’importance des élus locaux. Sa force devient ainsi sa faiblesse. Son ministre de la Cohésion des territoires, Jacques Mézard, ne travaille pas et n’a pas permis de retisser le lien distendu avec les associations d’élus, qu’ils soient municipaux, départementaux ou régionaux. La dernière Conférence des territoires, organe créé par le gouvernement et censé être l’instance de dialogue entre État et collectivités, a été boycottée par les trois principales associations d’élus en septembre dernier. Macron a donc annoncé des « initiatives au niveau des territoires » ; mais le lien se résume pour l’instant au fameux « pacte » État-collectivités, où le versement de subsides de l’État est conditionné à une politique d’austérité locale. Un véritable « diktat » dénoncé par de nombreux élus, déjà touchés de plein fouet par la baisse des emplois aidés.

« L’An II du macronisme »

La formule, là aussi, est de Richard Ferrand, qui qualifie cet « An II » de « celui de la République contractuelle. Il faut rester fidèle au projet initial, mais nous devons libérer, protéger et unir : nous allons mettre l’accélérateur sur le “protéger et unir” ». Après le plan pauvreté, Macron prévoit donc un plan de croissance de l’économie sociale et solidaire, qui devrait être présenté mi-novembre. Mais si la partie « libérer » (comprendre libérer les entreprises) a été menée, le reste ne suit pas, puisqu’il se résume à des opérations de communication, loin des « 6 milliards d’euros rendus aux Français » annoncés dans le budget 2019. Car, sur ces 6 milliards, 4 milliards sont une baisse des cotisations salariales, soit une baisse de salaire brut. Preuve de l’ambiance délétère qui règne en Macronie, le nouveau ministre de la Transition écologique, François de Rugy, a taclé son remplaçant au perchoir, Richard Ferrand, en déclarant au « Grand Jury » sur RTL : « An I, An II, An III ou je ne sais quoi… C’est bien gentil de commenter les commentaires mais je préfère qu’on parle d’action concrète. » Étant donné la politique menée par le président des riches, pas sûr que cela suffise à le rendre populaire.

Photo REA/Denis
Benjamin Konig
Article tiré de l’Humanité  le 11 octobre 2018

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