Christophe Ruggia – « Oleg Sentsov a son corps pour seule arme »

Le cinéaste ukrainien détenu en Russie a cessé sa grève de la faim. Christophe Ruggia, impliqué dans la mobilisation en sa faveur, détaille les aspects d’une lutte toujours nécessaire.

Après 145 jours de grève de la faim, Oleg ­Sen­tsov, cinéaste ukrainien détenu en Sibérie, a décidé de s’alimenter de nouveau. Il reste néanmoins en prison, condamné à une peine de 20 ans en août 2015 pour « organisation d’un groupe terroriste .

Son cas, inséparable de celui de 70 autres prisonniers politiques ukrainiens, est symbolique de la manière dont Vladimir Poutine bafoue les droits de l’homme et de la faiblesse des démocraties européennes, qui encourage l’autocrate russe dans sa politique nationaliste et anti-occidentale. Christophe Ruggia, cinéaste et coprésident de la Société des réalisateurs de films, fortement impliqué dans la mobilisation en faveur d’Oleg Sentsov, envisage ici tous les aspects de cette lutte nécessaire.

Pourquoi Oleg Sentsov a-t-il arrêté sa grève de la faim ?

Christophe Ruggia : Parce qu’on l’a menacé de le nourrir de force. Ce qu’il avait réussi à éviter depuis le 24e jour de sa grève de la faim. Ce jour-là, pris d’un malaise cardiaque, il a été emmené à l’hôpital civil, où on l’a menacé de l’attacher sur un lit et de lui enfoncer un tuyau dans la gorge pour le nourrir (ou par l’anus, si cela échouait par la gorge). Il a dénoncé ce procédé comme contraire à toutes les conventions internationales contre la torture signées par la Russie et demandé aux militaires de le ramener à la prison. Là, il s’est entendu avec son médecin militaire, dont Sentsov a dit qu’il est le seul à le traiter comme un être humain et non comme un animal. Il a accepté de prendre deux à trois cuillerées de substitut alimentaire par jour, en plus de 3 litres et demi d’eau sucrée et de trois sachets de sels minéraux et de glucose en intraveineuse. Mais, au bout de 145 jours, très diminué, il allait être alimenté de force.

Oleg Sentsov n’est ni un kamikaze ni un suicidaire. C’est quelqu’un d’intelligent et de stratège, on le voit à la manière dont il mène son combat. Il a joué une partie d’échecs courageuse avec son corps pour seule arme. Il n’y avait qu’une grève de la faim pour le sortir de l’ombre de la prison de Haute-Sibérie où il est détenu depuis trois ans. Ce n’est pas faute d’avoir mobilisé dès la nouvelle de son arrestation, en 2014. Mais force a été de constater que cette mobilisation, d’emblée internationale, n’avait pas touché le grand public. Et la négociation avec Poutine s’est par ailleurs révélée impossible.

Qui est Oleg Sentsov ?

Quand il a été arrêté, je ne le connaissais pas. J’ai vu son long-métrage, Gamer. Le film m’a beaucoup touché parce qu’il est très personnel, tout en faisant penser à l’univers du Taïwanais Tsai Ming-liang quant à la solitude des adolescents, mais aussi au cinéma européen et à celui de l’Est. Réalisé en 2011 avec 20 000 dollars seulement, il a fait le tour des festivals européens, notamment celui de Rotterdam, où il a été très remarqué.

Le film est fortement autobiographique. Oleg Sentsov a perdu son père à 18 ans, ce qui a été un choc pour lui. Il s’enferme alors dans la solitude, se passionne pour les jeux vidéo jusqu’à devenir champion d’Ukraine. Il monte le premier webcafé de Crimée, qui devient l’un des endroits les plus fréquentés par la jeunesse de cette région, y compris russe. Le film parle beaucoup à cette jeunesse russe, qui se retrouve dans l’errance de son personnage principal – ce qui explique en partie les problèmes que Sentsov aura par la suite.

Sentsov a réalisé Gamer avec l’argent de la vente de son webcafé. Grâce au succès d’estime remporté par ce film, il a trouvé des coproductions pour le financement du prochain, dont il a entamé le tournage en novembre 2013. Deux jours après, éclatent les premières manifestations de l’Euromaïdan à Kiev. Il interrompt son tournage pour y participer, comme toute la jeunesse ukrainienne qui refuse l’emprise russe, et il en devient l’une des figures. Puis la révolution a lieu en février 2014. Poutine comprend qu’il a perdu l’Ukraine et, aussitôt, annexe la Crimée. Or, Sentsov est criméen. Il s’oppose à cette annexion, notamment en apportant de la nourriture et des médicaments aux soldats ukrainiens qui sont encerclés et affamés par les troupes russes et pro-russes.

Comment est-il arrêté ? Sur quel chef d’accusation ?

En mai, Sentsov décide de relancer le tournage de son film. Mais, en pleine préparation de celui-ci, il disparaît en sortant de chez lui. Il a été arrêté avec 70 autres Ukrainiens de Crimée, dont Oleksandr Kolchenko, un anar de gauche écolo non-violent, accusé d’avoir préparé des attentats avec Sentsov et de faire partie d’un groupe d’extrême droite. Tous sont sous le coup d’accusations absurdes.

Ces prisonniers politiques reçoivent la nationalité russe, ce qui permet à un tribunal militaire de les condamner à 10, 15 ou 20 ans de prison. Ce qui pose problème aujourd’hui pour un éventuel échange de détenus : Poutine peut arguer à l’Ukraine qu’il ne peut échanger des Russes contre des Russes. Et l’Ukraine ne peut récupérer des Criméens russes, car ce serait reconnaître de fait l’annexion sauvage de la Crimée par la Russie. On parle aujourd’hui d’un échange qui se ferait entre la Russie et les États-Unis… Oleg Sentsov a été condamné à 20 ans de réclusion, au terme d’une parodie de procès qu’Amnesty International a qualifié de « stalinien ».

La Coupe du monde de football en Russie aurait pu constituer un moment crucial. Que s’est-il passé ?

En effet, nous nous souvenions que les Pussy Riot avaient été libérées juste avant les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi. Dès que nous avons appris que la Fifa avait octroyé ­l’organisation de la Coupe du monde à Vladimir Poutine, nous avons écrit à tous les responsables de gouvernement de pays démocratiques pour leur dire qu’il leur était impossible de se rendre en Russie en ignorant le cas Sentsov. Mais aucun d’eux ne s’est même fendu d’une déclaration publique. C’est peu dire que les démocraties européennes sont faibles face à Poutine.

En ce qui concerne le président français, il était conscient qu’il ne pouvait assister à la finale sans évoquer Sentsov. C’est ainsi qu’Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se sont vus en tête-à-tête une heure avant le début du match. Deux communiqués en sont sortis au même moment. Côté français, il est dit que le premier a demandé au second des nouvelles de l’état de santé d’Oleg Sentsov et proposé de le faire soigner en France. Côté russe, il est dit que les deux présidents ont parlé d’un vol commun humanitaire vers la Syrie en direction des habitants de la Ghouta. Une semaine après a lieu ce fameux vol vers la Syrie, éminemment scandaleux puisque les Russes sont responsables des bombardements sur la Ghouta. Et c’est tout. Il semblerait qu’en l’occurrence la communication russe ait été plus proche de la réalité que celle des autorités françaises… Finalement, les seuls à avoir fait quelque chose en Russie pour Sentsov, ce sont les Pussy Riot, en investissant le terrain lors de la finale. Ce qu’aucune chaîne de télévision française n’a relayé !

Oleg Sentsov a vécu l’arrêt de sa grève de la faim comme une défaite. Elle n’a pourtant pas été sans effets…

En déclarant qu’il suivait cette grève pour la libération des 70 prisonniers politiques ukrainiens, Oleg Sentsov a réussi à les imposer sur la table des négociations. Même les États-Unis ne séparent plus le cas de Sentsov des 70 autres.

Comment allez-vous désormais orienter votre mobilisation ?

Nous arrêtons les grèves de la faim de 24 heures devant l’ambassade de Russie à Paris, initiées le 16 septembre, mais nous maintenons une présence quotidienne. Tous les matins, à 9 h 30, nous organisons un passage de relais entre deux personnalités : des cinéastes, des écrivains, des comédiens, des philosophes, des politiques… Il était important pour nous que Christiane Taubira, ancienne ministre de la Justice, inaugure cette action. Elle est l’une des dernières figures morales issues du monde politique, avec Jacques Toubon. L’idée est de maintenir une pression sur la Russie via son ambassade. Cette mobilisation en France a beaucoup d’écho dans les pays de l’Est.

Notre intention est aussi de sensibiliser davantage les dirigeants français, en particulier le président de la République. En cela, l’ambassadeur pour les droits de l’homme auprès du ministère des Affaires étrangères, François Croquette, est un soutien indéfectible. Le combat est loin d’être terminé !

Christophe Ruggia, réalisateur (salonais)

Christophe Kantcheff
Article tiré de Politis  le 17 octobre 2018

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