«Les femmes afghanes ont des cœurs de lions»

Malgré le chaos sécuritaire actuel, elles sont nombreuses à voter et se présenter aux élections législatives, qui se tiennent dimanche. Mais les avancées sur leurs droits sont lentes et complexes.

Dès qu’un flâneur saisit le tract qu’elle lui tend, Zakia Wardak pose sa main droite contre son cœur avec déférence, comme si l’homme lui avait fait honneur. Dans ce marché populaire du centre de Kaboul, la silhouette de la quinquagénaire, qui a fait de son foulard jaune citron sa signature, détonne. Autour d’elle, un univers quasi exclusivement masculin. Quelques rares burqas bleu fumé se fraient un passage. Zakia Wardak, architecte et candidate aux élections législatives en Afghanistan de ce week-end, sourit, prend son temps, interpelle les commerçants d’une voix forte, à rebours des comportements effacés des Afghanes dans les lieux publics. «La guerre m’a pris mon père. Mon frère a été assassiné, mon mari est mort et je suis là, malgré les tabous et les deuils, assène-t-elle. Les femmes afghanes ne connaissent pas l’apitoiement. Elles ont des cœurs de lions.»

Comme 416 autres femmes, Zakia Wardak veut devenir députée. La Constitution lui est a priori favorable : plus du quart des sièges, soit 68 sur 249, sont alloués aux femmes. «Si je suis élue, je m’occuperai des affaires de l’Etat avec la même probité que celle que j’ai pour mon propre foyer», détaille-t-elle dans un meeting dont les hommes sont absents. La lutte contre la corruption est au cœur de ses discours. Pour de nombreux Afghans, le Parlement apparaît comme un lieu de prévarication et de passe-droits.

«Visage»

Malgré le chaos sécuritaire, les femmes n’ont jamais été aussi nombreuses à se présenter. Depuis le retrait il y a quatre ans des troupes de la coalition internationale qui avait chassé les talibans du pouvoir en 2001, l’Afghanistan connaît une très forte recrudescence d’attaques meurtrières. Les forces de sécurité et les représentants de l’Etat constituent des cibles de prédilection. Les femmes politiques sont aussi visées : samedi dernier, en plein meeting électoral, la candidate Nazifa Yousufi Bek a vu mourir 22 de ses supporteurs sous les éclats d’une bombe, dans la province de Takhâr, au nord-est du pays. Elle n’a pas renoncé à faire campagne. Mais elle a prévenu sur sa page Facebook que «la colère du Prophète» s’abattrait sur les meurtriers.

Ailleurs et même dans la capitale Kaboul, pourtant plus progressiste, nombreuses sont celles qui disent avoir reçu des menaces de mort. Des talibans, de groupes armés ou plus simplement de leurs familles, très conservatrices. Alors pour rassurer leur communauté et faire taire les rumeurs, elles multiplient les meetings en petit comité, dans des appartements, évitent les rencontres après la tombée de la nuit. Il s’agit d’affronter l’insécurité autant que les mentalités, résume Naheed Farid, une parlementaire d’Hérat, près de la frontière iranienne : «Lors des dernières élections, je n’ai même pas réussi à ce que mon visage figure sur les affiches à côté de ceux des hommes. Cette année, j’y suis arrivée. Mais à cause de la violence, je ne peux plus faire campagne dans la moitié des districts.»

Pourtant, la participation des femmes à la vie publique (38% des Afghanes ont voté lors des dernières élections) et au monde du travail, particulièrement dans les grandes villes, est l’un des rares progrès des dix-sept dernières années. En matière de droits des femmes, c’est l’une des avancées les plus frappantes. En termes d’accès à la justice, le bilan est bien plus mitigé. Seule une petite moitié du pays a vu le sort des femmes s’améliorer nettement depuis la chute des talibans, souligne Hasan Raha, du centre de recherche Appro. Le regain de violence actuel rend leur quotidien invivable dans les territoires disputés par les insurgés. «Il n’y a plus d’écoles en état de marche, plus d’hôpitaux, encore moins d’accès aux structures juridique, estime-t-il. Les « no-go zones » sont les pires endroits pour les femmes.» Selon l’ONU, l’éducation des filles a même reculé pour la première fois en 2017 du fait du conflit.

«Tu ne me fais pas peur»

Autre handicap à l’émancipation, la persistance des pratiques tribales et le droit coutumier, qui neutralisent les avancées législatives. Une loi protégeant les femmes, considérée comme l’une des principales réussites de la présence internationale en Afghanistan, a bien été adoptée en 2009. Elle garantit notamment des poursuites au pénal pour les auteurs de violences et fixe l’âge du mariage à 16 ans pour les filles. Mais dans les faits, le mariage précoce et le «baad», qui consiste à «donner» une adolescente comme compensation pour résoudre un conflit, se pratiquent toujours. Bien souvent, les structures étatiques sont elles-mêmes récalcitrantes à appliquer les textes. Près de la moitié des plaintes déposées dans les commissariats ne sont jamais transmises à un procureur, pointe un récent rapport de l’ONU. «Combien de fois, le juge m’a-t-il fait attendre dehors, à la merci de la famille de l’accusé, et m’a lancé en plein tribunal que j’encourageais les femmes au divorce et à la dépravation, parce que nous n’acceptions pas la médiation communautaire ?» se lamente Deeba Ayobi, une avocate de Kaboul.

Benafsha Amiri, responsable de l’ONG Women for Afghan Women, qui gère des dizaines de foyers pour femmes victimes de violences, a été accusée des pires maux : briseuse de ménage, suppôt de l’Occident, maquerelle… Au refuge de Karte Shar, dans une rue tranquille de Kaboul, des familles se retrouvent dans le calme d’une salle de médiation baignée de lumière. Une jeune avocate tente de convaincre une famille de renoncer à un mariage arrangé. Un père aux gestes brusques demande de l’aide face à son adolescente qu’il accuse de mauvaises fréquentations. A l’étage, des rires d’enfants s’échappent du dortoir. Mais ces structures, qui existent même dans les provinces reculées, obsèdent les talibans. Lors de leur prise en 2015 de Kondôz, une grande ville du Nord, l’un de leurs premiers objectifs a été de les mettre à sac et de traquer leurs responsables. Aujourd’hui, à cause des risques, elles ont dû fermer dans les provinces de Paktiyâ et de Khost (Est), largement sous contrôle des rebelles.

Benafsha Amiri dit pourtant craindre «tous les hommes puissants, talibans ou non». Récemment, un député de la proche province de Parwân, ancien seigneur de guerre, est venu terroriser son équipe, pour faire pression sur une pensionnaire dont il connaissait le mari, raconte-t-elle. Au dernier taleb venu «récupérer» sa femme, Benafsha assure avoir lancé : «Toi tu as appris l’islam à la mosquée, moi à la fac. Tu ne me fais pas peur, glousse-t-elle, les yeux rieurs et très maquillés. Sa femme est toujours chez nous.»

Stratégie

«C’est difficile à entendre pour les Afghanes, mais sur certaines questions de mœurs, les talibans semblent être devenus plus fréquentables. Sur l’éducation des filles et le travail des femmes, il y a eu des signaux positifs», affirme un ambassadeur européen à Kaboul. Lors de rencontres cette année à Doha, des représentants des insurgés ont affirmé devant la communauté internationale que les filles avaient le droit d’aller à l’école autant qu’elles le souhaitaient. «Au niveau politique, le nouveau leadership taliban offre une vision pour les femmes et les filles qui est compatible avec l’islam et les droits de l’homme», remarque Danielle Bell, une cadre de l’Unama, la mission onusienne en Afghanistan, qui était présente au Qatar. Mais sur le terrain, les consignes des leaders sont très inégalement appliquées. Dans certains districts du Nangarhâr (Est), les talibans ont autorisé la scolarisation des filles – mais seulement jusqu’à leurs 12 ans. Dans les provinces du Sud, des écoles primaires sont encore régulièrement attaquées. D’après l’ONU, au moins 86 écoles ont été détruites cette année.

Longtemps hostiles à tout rapprochement avec les insurgés, plusieurs féministes afghanes reconnaissent avoir changé de stratégie, alors que les Etats-Unis, embourbés dans un conflit inextricable, discutent désormais directement avec les talibans, ce qu’ils s’étaient jusqu’alors interdit de faire. La militante Shaharzade Akbar, passée par plusieurs cabinets ministériels, explique faire partie d’un groupe de femmes qui cherchent à créer un canal de discussion avec les rebelles. «Une de nos représentantes doit être intégrée à chaque réunion sur la sécurité nationale, nous l’avons demandé plusieurs fois au président, lance cette intellectuelle aux positions libérales, le voile tombé sur les épaules, dans un café sans vie de Kaboul. Si ne ce sont que des hommes autour de la table des négociations, quel que soit leur bord, nous sommes fichues.»Une cliente l’interrompt, vêtue de noir. Elle se présente aux élections ce samedi et veut lui témoigner son estime. En regardant la silhouette sombre s’éloigner, Shaharzade Akbar glisse, dans un léger sourire : «Bon courage, ma sœur.»

Photo : AFP – Wakil Kohsar
Solène Chalvon-Fioriti 
Article tiré de Libération  le 19 octobre 2018

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