Edito de Denis Sieffert – Mélenchon et nous…

La contradiction de Mélenchon, c’est qu’il s’est plus attaqué au cours des dernières années à des médias économiquement et politiquement indépendants, qu’il a ostensiblement boycottés (nous sommes du lot), qu’à des titres propriétés de grands groupes financiers.

En parler ou pas ? Tout a été dit ou presque sur ces perquisitions de très grande – de trop grande ? – envergure dans les locaux de La France insoumise, et chez Mélenchon lui-même. Tout a été dit des emportements « hyper-républicains » de celui qui se voulait « sacré » et que la Justice a traité comme un suspect. L’épisode tragi-comique de la porte enfoncée ne livrera sa vérité que beaucoup plus tard quand nous saurons si les faits qui sont reprochés à Mélenchon et à son entourage – recours à des emplois fictifs et surfacturation des frais de campagne – sont établis. Il est urgent d’attendre aussi pour mesurer l’onde de choc politique de l’événement. Mélenchon a sûrement conforté le noyau dur de ses soutiens, mais la violence de sa réaction n’a-t-elle pas effrayé le cercle plus large de ses électeurs ? Va-t-il sortir affaibli de cette affaire ou renforcé ? Là encore, l’effet sera largement dépendant des suites de l’enquête. Attendons, donc. Mais il y a un autre aspect du psychodrame qui passe mal, ce sont les attaques contre la presse. Mélenchon et les médias, c’est déjà une longue histoire. Et, avouons-le, ses coups de gueule et coups de sang contre des journalistes, quand ils nous paraissaient justifiés, nous ont parfois réjouis. Nous en avons relaté un certain nombre dans un petit opuscule publié en 2012. Le futur insoumis était alors engagé dans la stratégie du Front de gauche, que nous comprenions comme une entreprise fédératrice bienvenue.Et son discours sur les médias semblait s’inscrire dans un héritage gramsciste que, pour notre part, nous n’avons pas cessé de revendiquer.

Parce que le combat idéologique est consubstantiel au combat social et écologique, et qu’il n’est en rien « périphérique ». Et parce que le journaliste n’est jamais neutre, il est utile de mettre au jour les pratiques d’une poignée d’éditorialistes multicartes qui procèdent d’une consanguinité sociale avec les élites politiques et économiques. Et parce qu’enfin l’objectivité, si souvent alléguée, est un trompe-l’œil. Nous sommes d’autant plus à l’aise pour le dire que nous ne craignons pas, pour notre part, d’afficher la couleur de notre engagement. Mais un engagement non partisan qui s’articule autour de valeurs et de causes, comme nous venons encore de le montrer récemment en étant à l’initiative, avec d’autres, d’un Manifeste pour l’accueil des migrants – qui nous a d’ailleurs valu une volée de bois vert de la part de l’insoumis.

Il y a bien une bataille à mener, non pas contre « les » médias, mais contre ces apologistes des politiques d’austérité qui font leurs choux gras de l’injustice sociale. Nous n’avons donc pas de « pudeurs de gazelle » corporatistes. Ce qui nous est insupportable, en revanche, c’est quand une journaliste est prise à parti grossièrement, sans autre motif que d’éviter une question dérangeante. Ou que l’on appelle à « pourrir » (le mot est dangereusement ambigu) les journalistes de France Info, traités de « menteurs » et de « tricheurs ». Il existe pour quiconque se sent diffamé des lois dont le recours vaudra toujours mieux que des incitations à cette sorte de lynchage collectif. La contradiction de Mélenchon, c’est qu’il s’est plus attaqué au cours des dernières années à des médias économiquement et politiquement indépendants, qu’il a ostensiblement boycottés (nous sommes du lot), qu’à des titres propriétés de grands groupes financiers. Comme si les médias qui lui sont les plus proches politiquement avaient un devoir de suivisme.

Mais il y a plus fâcheux encore. Si sa critique des médias néolibéraux fascinés par l’imposture macronienne du « ni gauche ni droite » est évidemment recevable, sa pratique personnelle de l’information est souvent plus qu’inquiétante. Pour ne prendre qu’un exemple, ses discours sur la Syrie et sur Poutine ont sérieusement troublé les esprits les mieux disposés à son égard.

Or, ce rapport conflictuel à la presse n’est pas une mince affaire, parce que la liberté de la presse, même « bourgeoise », pour reprendre la terminologie des ancêtres, témoigne de l’état d’une démocratie. Mélenchon, lecteur assidu de Jaurès, pourrait se souvenir : plutôt la bataille d’idées que l’invective, et plutôt ce « souci constant et scrupuleux de la vérité même dans les plus âpres batailles », comme le conseillait le fondateur de L’Humanité à ses journalistes, que les emportements et les menaces.

Notre critique est d’autant moins acrimonieuse que nous nous félicitons de voir Mélenchon revenir à une conception disons plus classique de la gauche, après une échappée hasardeuse du côté du populisme, et que son travail, avec les insoumis, de reconquête d’un électorat ouvrier méprisé par feu les socialistes est porteur d’espoir. Mais il ne le mènera pas à bien seul, et dans l’exécration du reste de la gauche.

Après ces mots pas toujours amènes, il va sans dire que Mélenchon a pages ouvertes ici pour nous répondre. L’invitation est lancée.

Denis Sieffert
Article tiré de Politis  le 24 octobre 2018

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