Réfugiés en Suède – Un paradis trompeur ?

Après avoir accueilli un grand nombre de migrants, la Suède a désormais durci sa politique. Un changement dû à la montée de l’extrême droite, mais aussi à l’absence d’une réponse à l’échelle européenne.

Tribune. La Suède est, avec l’Allemagne, le pays d’Europe qui a accueilli sur son sol le plus grand nombre de réfugiés ayant fui la Syrie depuis le déclenchement du conflit. Cette politique d’accueil, même si elle a été fortement restreinte après l’arrivée d’un nombre important de réfugiés en 2015, s’inscrit dans une politique d’asile construite depuis de nombreuses années.

Près de 150 000 Syriens ont trouvé refuge en Suède depuis 2011, pour une population totale de 10 millions d’habitants. En comparaison, un peu plus de 5 000 réfugiés syriens se sont installés en France sur la même période. La Suède accueille par ailleurs d’autres populations réfugiées venues par exemple de la corne de l’Afrique.

Connue pour pratiquer une politique d’asile plus ouverte que la plupart des pays européens, la Suède traverse cependant aujourd’hui une période d’interrogations et de remise en cause partielle de cette politique. La montée de l’extrême droite sur la scène politique nationale, bien qu’elle s’inscrive dans une temporalité plus longue que celle de la «crise migratoire» de 2015, n’est pas étrangère à ce changement de perception. Les débats actuels sur l’accueil des réfugiés ne sont cependant pas nouveaux en Suède. Le romancier suédois Per Olov Enquist, dans son roman l’Extradition des Baltes, montre comment s’est construit le débat sur l’accueil ou non des Baltes ayant servi dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Cette interrogation, même si elle s’inscrit dans un contexte totalement différent, continue de diviser les Suédois aujourd’hui. Malgré les récentes décisions visant à limiter l’accès à l’asile sur son sol, la Suède a répondu, ces dernières années, à chacune des crises entraînant un nombre important de réfugiés par l’ouverture de ces frontières et l’accueil sur son sol des personnes en quête d’asile.

Depuis les années 80, pour ne pas remonter plus loin, la Suède a successivement donné l’asile aux Palestiniens, aux Kurdes, aux ex-Yougoslaves, aux Irakiens, aux Erythréens ou aux Somaliens et aujourd’hui aux Syriens. Au-delà de l’asile accordé aux demandeurs qui arrivent sur son territoire, la Suède participe de longue date aux programmes de réinstallation du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). La réponse suédoise face à l’arrivée des réfugiés fuyant la Syrie est assez proche de celle qu’elle avait adoptée pour les demandeurs d’asile irakiens après la chute du régime de Saddam Hussein en 2003. La Suède a appliqué, jusqu’en 2008, les recommandations du HCR, en octroyant une carte de résidence sur base humanitaire aux demandeurs d’asile irakiens. A cette époque, la Suède a accueilli à elle seule la moitié des Irakiens ayant déposé une demande d’asile dans l’un des pays de l’Union. La ville de Södertälje, au sud de Stockholm, qui accueille un nombre très important de réfugiés irakiens devient alors une véritable centralité migratoire pour certains groupes comme les Assyro-Chaldéens, la principale communauté chrétienne d’Irak. Cette ville accueille à nouveau des réfugiés syriens. Face à la persistance des politiques d’asile restrictives dans les autres pays membres de l’Union européenne, la Suède a décidé, en 2008, de limiter l’octroi du permis de résidence sur base humanitaire, officiellement en raison de l’évolution de la situation en Irak, et a signé, en février 2008, un accord de réadmission avec les autorités irakiennes. A dix ans d’intervalle, un scénario presque similaire s’est déroulé. Alors que la Suède avait adopté au début du conflit en Syrie une politique d’asile très peu restrictive – basée sur l’accueil de l’ensemble des demandeurs d’asile venus de Syrie – suivant à nouveau les recommandations du HCR. Elle a ensuite durci sa politique, entre autres face à l’absence de réponse coordonnée à l’échelle de l’Union européenne. Ce ne sont donc pas que des considérations de politique interne qui permettent d’expliquer le changement de politique en Suède vis-à-vis des migrants, mais aussi l’absence de réponse à l’échelle européenne.

Il faut également noter que la réponse suédoise se pose aussi dans des termes légèrement différents de ceux d’autres pays européens. La question des conditions de l’accueil des demandeurs d’asile, en termes de logement, d’éducation ou d’accès au marché du travail est centrale. A l’instar des autres pays scandinaves, les programmes de prise en charge des demandeurs d’asile sont très développés, même si les résultats en termes d’intégration sur le marché du travail posent toujours problème. L’arrivée d’un nombre aussi important de Syriens ou d’Erythréens a augmenté fortement la pression sur les institutions sociales du pays. Aujourd’hui, comme dans bon nombre de pays européens, la présence des demandeurs d’asile, des réfugiés et des migrants est instrumentalisée par une partie de la classe politique suédoise. En pointant du doigt les réfugiés, ce sont des conceptions antagonistes de la société suédoise qui s’affrontent, dans un contexte de paralysie des institutions européennes et des Etats membres qui n’arrivent pas à formuler une politique d’asile (et au-delà migratoire) à l’échelle du continent.

Photo AFP/Stig-Ake Jonsson
Kamel Doraï géographe, chercheur au CNRS, Institut français du Proche-Orient (Ifpo), Beyrouth
Article tiré de Libération . le 23 octobre 2018

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